
Par notre bénévole Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net
Vingt-sept ans de règne et, paradoxalement, un horizon qui n’a jamais semblé aussi embrumé. Alors que le journaliste Thierry Oberlé publie son enquête décapante, Mohammed VI, le mystère, le royaume chérifien fait face à une interrogation systémique : qui tient réellement les rênes à Rabat ?
Entre séjours parisiens prolongés et une gestion du pouvoir par « télétravail », la monarchie marocaine semble entrer dans une ère de vacance préoccupante, loin des devoirs impérieux qu’impose sa fonction historique.
L’Exil Doré d’un « Roi en Télétravail »
Le constat est sans appel : Mohammed VI passe une part substantielle de son temps hors des frontières de son pays, parfois plus de six mois par an. Cette « tentation de l’ailleurs », qui le mène des palais de la place Vendôme à son hôtel particulier du Champ-de-Mars acquis pour 80 millions d’euros, soulève des questions de fond sur la continuité de l’État. Comment un chef peut-il incarner l’unité et la guidance d’une nation depuis les terrasses parisiennes ?
Cette distance n’est pas seulement kilométrique ; elle est symbolique. En s’éloignant des réalités quotidiennes de son peuple, le souverain fragilise ce contrat de confiance tacite qui lie un dirigeant à ses administrés. Dans une tradition où le chef se doit d’être le premier serviteur du bien commun, cette absence prolongée résonne comme une démission silencieuse.
L’Ombre du Makhzen et les Liaisons Dangereuses
L’enquête d’Oberlé lève également le voile sur les dérives de l’entourage royal. La montée en puissance des frères Azaitar, boxeurs à la réputation sulfureuse et aux liens supposés avec le crime organisé, témoigne d’une cour où les influences baroques supplantent la rigueur administrative. Plus grave encore, le livre brise le tabou de la « complaisance royale » face au trafic de drogue dans le Rif, lequel alimente massivement le marché européen.
Pendant que la fortune de la holding Al Mada explose — dépassant potentiellement les 10 milliards de dollars — et que les dividendes sont versés avec une régularité métronomique, le pays réel, lui, attend des réformes structurelles qui ne viennent qu’au compte-gouttes. On se passionne pour les lignes de TGV ou l’hôtellerie de luxe, mais on semble délaisser la gestion humaine et éthique qui constitue pourtant l’essence même de l’autorité légitime.
Une Diplomatie de la Brouille
Sur la scène internationale, l’image du royaume est tout aussi contrastée. Si le succès diplomatique sur le Sahara occidental est indéniable, il est assombri par des relations exécrables avec la France, marquées par l’affaire Pegasus et un dialogue rompu avec Emmanuel Macron. La rupture est totale : d’un côté, un président français agacé par les soupçons d’espionnage ; de l’autre, un roi retranché derrière sa parole d’honneur, mais de moins en moins présent pour la défendre.
Le Crépuscule d’un Modèle ?
En définitive, ce que révèle l’article de L’Express, c’est la crise d’un modèle de gouvernance qui semble avoir perdu sa boussole. Un chef n’est pas un simple gestionnaire de fortune ou un hédoniste en villégiature ; il est, dans l’imaginaire collectif et la tradition, celui qui veille quand les autres dorment, celui qui écoute avant de trancher.
En privilégiant les plaisirs de l’existence à la charge de sa mission, Mohammed VI prend le risque de transformer la fonction royale en une simple coquille vide, magnifique en apparence, mais désertée par l’esprit de responsabilité qui seul en justifie l’existence. Le réveil pourrait être brutal pour une monarchie qui, à force de regarder vers Paris, finit par oublier le regard de son propre peuple.