
Par notre bénévole Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net
L’influence diplomatique des États se mesure habituellement à l’aune de leur profondeur stratégique, de la finesse de leurs manœuvres souterraines et de leur aptitude à muer des intérêts convergents en alliances pérennes. Il existe pourtant une autre forme de « diplomatie », qui se complaît dans le giron des mondanités, substituant l’image à l’action et brandissant des rapports annuels richement illustrés en guise de réalisations tangibles. C’est le modèle de la diplomatie « sonore » : celle qui fait grand bruit pour masquer son inanité, s’obstinant à rejouer la même pièce de théâtre alors que le rideau est tombé et que le public a déserté les lieux.
C’est précisément ce spectacle lassant qu’offre l’ambassade du Maroc en Belgique sous l’égide de l’ambassadeur Mohamed Amer. Voilà près d’une décennie qu’il préside aux destinées de cette chancellerie sans laisser, dans la mémoire politique belge ou dans le cœur de la communauté marocaine, autre chose qu’une pile d’archives de cartons d’invitation et une litanie d’activités si interchangeables qu’elles en deviennent indiscernables.
Sous cette gestion repliée sur elle-même, l’ambassade à Bruxelles s’est muée en un véritable « studio de production » clos, recyclant inlassablement les mêmes scripts, les mêmes acteurs et les mêmes décors fastueux. Elle nous livre, saison après saison, un nouvel épisode d’une série intitulée : « L’activisme diplomatique illusoire et la perpétuation des échecs ». Colloques et tables rondes se succèdent sous des intitulés pompeux — Partenariat, Culture, Migration, Avenir — mais sitôt l’écorce des titres franchie, le noyau demeure identique : des discours lénifiants, des débats dépourvus d’audace et de profondeur, et la présence quasi immuable de visages faisant désormais partie du mobilier protocolaire. La diplomatie, cet art complexe d’influence, d’anticipation et d’édification, a été ici réduite à une simple « activité » administrative dont l’unique dessein est de justifier une existence par le papier et l’image, au détriment de tout gain politique ou intellectuel réel.
Le dernier épisode en date de ce vaudeville, une table ronde sur le Nouvel An Amazigh, illustre parfaitement cette stérilité tactique. Au lieu d’y voir une opportunité d’ouverture vivante sur la dynamique identitaire amazighe en Belgique et d’engager un dialogue sérieux avec les voix émergentes de la communauté et de la société d’accueil, nous avons assisté à un rite protocolaire réchauffé. Même faste des lieux, même typologie d’invités (nonobstant leurs compétences respectives), et cette direction récurrente qui trahit l’existence d’un cercle fermé. Plus révélateur encore est le choix de la modératrice, Mme Fatiha Saïdi, ancienne membre de l’association « Les Amis du Maroc », présidée en coulisses par l’ambassadeur lui-même. C’est un signal limpide : la logique du « clan » et de l’allégeance personnelle demeure le critère prépondérant, même pour des questions culturelles par nature sensibles et plurielles.
Une question centrale s’impose alors : pour qui ces événements sont-ils organisés ? S’adressent-ils réellement à la communauté marocaine dans sa diversité, à l’élite belge influente, ou sont-ils en réalité destinés au « Monsieur le Président » à Rabat, comme preuve d’un activisme de façade ? La réalité suggère que le véritable public se limite souvent à un noyau dur de proches et de figures familières. Pendant ce temps, la présence consulaire effective brille par son absence, les voix de la jeunesse belgo-marocaine sont ignorées, et les forces vives de la société civile belge — que l’ambassade devrait pourtant investir — demeurent hors de portée. Il s’agit d’une célébration de soi, bien loin d’une ouverture sur l’Autre.
Ce mode opératoire a un prix exorbitant, qui dépasse de loin les factures des palaces et des salons de réception. Son coût véritable réside dans l’érosion progressive de la crédibilité de l’institution diplomatique. Cette diplomatie sonore a échoué à investir le débat public belge sur des enjeux existentiels pour le Maroc, à l’instar de la question du Sahara, où la voix belgo-européenne au sein du Parlement et des institutions reste sourde à toute influence marocaine concrète. Elle a échoué à bâtir des alliances politiques robustes capables de peser dans les couloirs complexes de l’Europe. Enfin, et c’est le plus douloureux, elle a échoué à appréhender la complexité de la communauté marocaine en Belgique pour la traiter comme un partenaire actif, et non comme un simple décor de figuration pour les photographes.
Après dix ans, Mohamed Amer n’arrive pas seulement au terme de sa mission, il incarne la fin d’un modèle. Un modèle fondé sur la routine et le protocole aride, confondant relations publiques et diplomatie stratégique, privilégiant la quantité au détriment de la qualité. Ce parcours s’est écrit de lui-même, d’un trait continu d’occasions manquées et d’activités creuses. Mais la leçon ne concerne pas uniquement la personne de l’ambassadeur ; elle pointe du doigt un système qui permet à une telle diplomatie atone de perdurer dix ans durant, sans reddition de comptes sur un rendement nul, ni évaluation réelle de son impact.
Le message, destiné à qui de droit à Rabat, est sans équivoque : Bruxelles, cœur battant de l’Union européenne, mérite mieux qu’un simple « directeur d’animation ». Elle requiert une diplomatie de haut vol, capable de réflexion, d’initiative, de prise de risque intelligente et de construction de ponts avec toutes les composantes du spectre marocain et belge. Il est temps de lever le rideau sur cette pièce répétitive, d’en changer la distribution et les décors pour une équipe nouvelle, consciente que la véritable diplomatie ne se mesure pas au nombre d’invitations imprimées, mais au nombre d’alliances scellées, de cœurs conquis et de batailles politiques remportées dans le silence des couloirs du pouvoir. Y aura-t-il une oreille pour l’entendre ?