
Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net
Si Ibn Khaldoun vivait parmi nous aujourd’hui, il écrirait un nouveau chapitre dans sa « Muqaddima » sur l’art de gérer la corruption religieuse. Il y résumerait comment certaines mosquées d’Europe sont passées du statut de maisons d’ALLAH à celui de commerces pour trafiquants, et de phares de guidance à des repaires d’avidité et d’opportunisme.
La question n’est plus un secret pour personne, sauf pour ceux qui s’obstinent à fermer les yeux pour ne pas voir le soleil qui leur brûle le visage. Dans certaines de ces mosquées, les dons sont devenus une marchandise que l’on achète et que l’on vend, un moyen de financer le train de vie luxueux de « cheikhs » qui ont réduit la religion à leurs propres poches. Ils ont oublié qu’ALLAH ne se laisse pas tromper par les apparences de piété, ni par des discours grandiloquents versant des larmes sur les chaires (minbars) alors que les cœurs sont plus durs que la pierre.
La communauté marocaine en Europe, qui a émigré en quête de subsistance, se retrouve face à un dilemme existentiel : soit rester prisonnière d’un discours religieux corrompu qui lui impose une « zakat » obligatoire alors que l’imam de la mosquée conduit des voitures de luxe avec l’argent des nécessiteux, soit chercher un autre refuge qui sacralise sa dignité au lieu de la piller.
C’est ainsi que plus de cent mille Marocains se sont tournés vers le chiisme. Non pas par amour pour Ali — qu’ALLAH soit satisfait de lui — ni par haine des Compagnons, du moins pour certains d’entre-eux, mais pour fuir une exploitation religieuse devenue insupportable. Ils ont trouvé dans le discours chiite, malgré tous nos désaccords avec celui-ci, ce qu’ils cherchaient : un respect pour le croyant, une attention envers ses pauvres et un discours appelant à la révolte contre l’injustice plutôt qu’à sa justification.Doit-on les blâmer ? Ou devons-nous nous blâmer nous-mêmes pour avoir permis à la corruption de se légitimer au nom de la religion ? La tragédie ne réside pas dans la conversion doctrinale en soi, mais dans le fait que cette transition n’était pas tant un choix théologique qu’un cri de protestation contre une réalité amère. La communauté marocaine, qui a souffert de la marginalisation en Occident, s’est retrouvée également marginalisée au sein de ses propres mosquées.Combien de mosquées se sont transformées en empires financiers gérés en coulisses, où les dons sont collectés au nom de « projets caritatifs » avant de disparaître dans les poches des « responsables » ? Combien d’imams ont transformé la chaire en une plateforme pour justifier la corruption, tandis que les membres de la communauté vivent en marge, et ne sont rappelés à la religion que lorsque vient le moment de payer le « loyer religieux » ? La mosquée est devenue, dans certains cas, un marché de la religion où l’on pratique les pires formes d’exploitation sous le slogan « Le Paradis se vend et ne s’achète pas », comme si ALLAH avait délégué à ces gens le droit de commercer avec Sa religion !
La question qui se pose avec insistance est la suivante : pourquoi le discours chiite réussit-il à attirer ces fidèles, alors que le discours sunnite échoue à les convaincre de rester ?
La réponse est à la fois simple et amère : parce que l’être humain, lorsqu’il est humilié dans sa foi, volé dans ses biens et exploité dans son besoin, cherchera n’importe quel refuge préservant sa dignité. Le discours chiite, malgré ses divergences doctrinales, leur a offert ce que les « cheikhs des mosquées » ont échoué à donner : un sentiment d’appartenance, une attention aux faibles et un discours qui remue les émotions au lieu d’un discours qui justifie la corruption.
Cette transition doctrinale n’était-elle pas le résultat naturel d’années de négligence et d’exploitation ? Ce qui se passe est un crime contre la religion avant d’être un crime contre la doctrine. La religion n’est pas venue pour être un outil d’assassinat de la dignité humaine, ni un moyen d’atteindre une richesse obscène sur le dos des pauvres.
Il est étrange de voir certains de ces « cheikhs » crier aujourd’hui contre « l’invasion chiite », alors que ce sont eux qui ont ouvert la voie à cette invasion par leur mauvais comportement, leur cupidité et leur trahison de la confiance liée à la mosquée. S’ils avaient présenté une image pure de l’Islam, exaltant les valeurs de justice et de miséricorde, le chiisme n’aurait pas trouvé de place dans le cœur des Marocains. Mais au lieu de cela, ils ont présenté l’Islam comme un marché d’enchères, perdant ainsi la confiance des gens et leur loyauté.En conclusion,
la communauté marocaine n’est pas seulement entre le marteau de la corruption religieuse et l’enclume de la conversion doctrinale ; elle est aussi devant un miroir qui révèle nos propres failles. Si la religion était chez nous synonyme de justice et non d’iniquité, de bienfaisance et non d’exploitation, les gens ne fuiraient pas vers d’autres doctrines. Le remède ne consiste pas à empêcher la conversion par la force, mais à purifier les mosquées des corrompus et à restaurer la confiance avec les fidèles. Car la religion, en fin de compte, n’est ni un commerce ni une marchandise, mais un message qui doit parvenir pur, tel qu’il a été révélé. Sinon, nous continuerons à voir davantage de fuites vers n’importe quelle doctrine exprimant leur protestation contre notre propre corruption, et non contre la religion elle-même.