
Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net et vice-président de l’Association Défense des Victimes d’Injustice en Europe
Introduction
L’annonce est passée presque inaperçue dans le vacillement des portefeuilles ministériels : la création d’un « appareil central » au sein de la Trésorerie Générale pour gérer les miettes, les fonds et les biens saisis. Le gouvernement vend la rigueur, l’efficacité, la fameuse « نجاعة عمومية » (performance publique) brandie comme un étendard par un exécutif friand de novlangue technocratique. Mais derrière le vernis de cette architecture administrative se cache une réalité abyssale : une justice de classe qui astique les verrous pendant que les coffres-forts des intouchables restent hermétiquement scellés.Où sont passés les fondements éthiques de la gouvernance ? Les dirigeants souffrent d’une amnésie institutionnelle sélective, oubliant superbement la mise en garde universelle et prophétique : « Ceux qui vous ont précédés ont péri parce que, lorsqu’un noble volait, ils l’épargnaient, mais lorsqu’un faible commettait le vol, ils lui appliquaient la peine ».
L’ingénierie des marionnettes : Quand les ministres se fabriquent dans les coulisses
Tandis que la machine médiatique officielle s’évertue à commercialiser la mascarade de l’alternance et du gouvernement nouveau, les fils de l’ingénierie politique qui ont accouché de cette mise en scène se dévoilent peu à peu. Comment concevoir que Fouzi Lekjaa — qui se tenait au cœur des coulisses des crises majeures, alors que les ondes des dossiers lourds comme celui de « l’Escobar du désert » secouaient l’entourage de son propre parti (le PAM) — se voie octroyer un poste taillé sur mesure pour régenter les rouages de la finance et du contrôle ? Il a rempli son rôle avec une précision chirurgicale en tant que « lièvre de course » ou moteur d’entraînement, fermant les yeux sur les dérives et les zones d’ombre électorales, pour baliser en douceur le chemin vers une devanture préalablement apprêtée et mise en place dans l’ombre des antichambres depuis des années pour Fatima Zahra El Mansouri. Loin d’être un pion jetable, cette dernière s’installe durablement aux commandes avec un ministère façonné sur mesure, confirmant une redistribution minutieuse des rôles entre figures aguerries aux combines pour immuniser à tout prix le système de la rente.
Une machine de guerre… pour attraper les petits poissons
À quoi sert, au juste, ce nouveau département piloté sous la houlette de Fouzi Lekjaa ? À cataloguer, évaluer et recenser des biens souvent saisis sur fond de délits mineurs, de petites combines ou de condamnations périphériques. L’administration multiplie les services statistiques, crée des bases de données ultra-sophistiquées et digitalise la traçabilité.Mais posons la question qui dérange : quels biens et quels avoirs ?Pendant que l’État mobilise son appareil pour surveiller les miettes du marché informel ou les restes d’affaires locales, le grand capital opaque, les conflits d’intérêts systémiques et l’enrichissement insolent des sommets de la pyramide politique et économique continuent de prospérer en toute impunité. Le citoyen assiste, médusé, à un théâtre de marionnettes où les autorités s’agitent sur les procédures pour mieux éviter le fond du problème.
Le martyre de Maître Ziane : Le prix de la vérité
Et pour ceux qui douteraient de la nature implacable de cette justice à deux vitesses, il suffit de regarder ce que le pouvoir fait à ceux qui ont osé briser l’omerta. Le cas tragique de Maître Mohamed Ziane incarne à lui seul la quintessence de la dérive autoritaire : un homme de loi broyé, maintenu en détention malgré son âge avancé et l’effondrement programmé de sa santé, simplement pour avoir osé nommer l’innommable et dénoncer la corruption structurelle des tenants du pouvoir. L’acharnement judiciaire et la lente mise à mort en prison font de lui le symbole vivant d’un régime qui préfère éliminer les vigies plutôt que de nettoyer ses propres écuries. Quand la contestation et la liberté de parole sont punies par l’usure carcérale pendant que les prédateurs en col blanc festoient, c’est toute la promesse de l’État de droit qui agonise.
L’hypocrisie des promesses de probité
L’exécutif promet monts et merveilles : lutte contre l’enrichissement illicite, encadrement strict des conflits d’intérêts, moralisation de la vie publique. Des slogans répétés à chaque remaniement, de Fatima Zahra El Mansouri aux figures de proue de la majorité, comme un mantra destiné à endormir la colère sociale.Pourtant, la réalité des faits est têtue. Quand des fortunes colossales se bâtissent à l’ombre des responsabilités publiques et des rentes institutionnelles, les institutions se murent dans un silence complice. Les garde-fous ne s’activent jamais pour ceux qui détiennent les leviers du pouvoir. L’impunité des puissants n’est plus un dysfonctionnement du système : c’est son mode de fonctionnement.
Conclusion : La chute annoncée d’un modèle sourd à la justice
À force de gouverner pour les apparences, d’emprisonner les voix libres et de traiter le citoyen comme un sujet corvéable à merci, l’État creuse lui-même le fossé de sa propre délégitimation. Un pays ne peut pas prétendre à l’émergence économique et au développement démocratique tout en maintenant une justice à deux vitesses — implacable avec les dissidents et les sans-grades, complaisante avec les intouchables.La création de ce département de contrôle des avoirs ne sera qu’un gadget cosmétique de plus tant qu’elle ne s’attaquera pas aux véritables sanctuaires de la prédation. Le compte à rebours est enclenché, et l’histoire enseigne que les régimes qui étouffent la vérité et oublient l’équité finissent toujours par s’effondrer sous le poids de leur propre morgue.Méfiez-vous :Les ficelles du jeu sont cousues de fil blanc et les rôles d’arrière-scène sont calculés. Jusqu’à quand le Royaume continuera-t-il de légiférer sur la misère tout en légalisant l’opulence des élites et en réduisant au silence ceux qui osent percer le secret de ses coulisses ?