
Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net et vice-président de l’Association Défense des Victimes d’Injustice en Europe
16 octobre 2026. Palais royal de Rabat. Mohammed VI nomme Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement. Première femme ? Oui. Rupture ? Non. Derrière le symbole, la réalité brutale : Abdelouafi Laftit, Nasser Bourita, Abdellatif Ouahbi, Mohamed Mehdi Bensaid. Les mêmes. Les échecs d’hier promus ministres de demain. Ce gouvernement n’est pas un sursaut. C’est un déni. Un déni face à une jeunesse qui suffoque, qui fuit, qui meurt en Méditerranée. Un déni face à un peuple qui boude les urnes. Un déni face à l’histoire.
1. Laftit et Ouahbi : le verrouillage sécuritaire et judiciaire
Reconduire Abdelouafi Laftit à l’Intérieur, est-ce un choix de sécurité ou un aveu de faiblesse ? Sa ligne ? Matraquer, ficher, étouffer. La contestation sociale n’est pas un problème d’ordre public. C’est un cri. Un cri que le pouvoir refuse d’entendre. Combien de manifestations étouffées ? Combien de citoyens traités en ennemis ? Combien de crises migratoires gérées à coups de communication sécuritaire, sans jamais traiter les causes ?
Ouahbi : le ministre qui n’a jamais cédé — et qui ne cédera jamais.
Maintenir Abdellatif Ouahbi à la Justice n’est pas une simple reconduction. C’est un bras d’honneur. Un bras d’honneur aux 19 000 avocats marocains qui, pendant près de quatre mois, ont suspendu leurs prestations pour protester contre une réforme liberticide. Quatre mois. Cent vingt jours de paralysie judiciaire. Des audiences reportées en cascade. Des prévenus abandonnés. Des justiciables privés de défense. Et face à ce désastre, la réponse du ministre ? Il a qualifié les avocats de « conspirateurs » et d’« manquements à leurs obligations professionnelles », les accusant de « collusion » contre la justice. Un ministre de la Justice qui insulte les robes noires. Un ministre qui traite ses pairs d’ennemis de l’État. Combien de condamnations ont été prononcées sans avocat ? Combien de prévenus ont plaidé seuls, face à un tribunal, parce que la grève avait vidé les salles d’audience ? La Cour d’appel de Laâyoune a condamné un prévenu sans qu’aucun avocat ne soit présent, invoquant la « continuité du service public ». Continuité du service public ? La justice rendue sans défense, est-ce cela, un service public ? Ou est-ce une justice d’exception pour les pauvres, pour les sans-voix, pour ceux que le pouvoir appelle « le peuple d’en bas » ? Ouahbi n’a jamais cédé. Jamais reculé. Même sous la pression de la rue, des barreaux, des magistrats eux-mêmes. Il a maintenu son projet de loi 66.23, imposant un concours d’entrée, une formation de trois ans, un contrôle accru sur les finances des barreaux. Les avocats y voient une mise sous tutelle de leur indépendance. Ils ont raison. Ce texte n’est pas une modernisation. C’est une domestication. Un outil pour transformer les défenseurs des citoyens en fonctionnaires dociles du pouvoir exécutif. Et pendant que les tribunaux étaient paralysés, que les justiciables attendaient, que les prévenus croupissaient en détention provisoire sans être jugés, le ministre, lui, était où ? Il défendait son texte. Il défendait son bilan. Il se défendait d’une « fraude fiscale » après un don immobilier à son épouse. Le même homme qui prétend réformer la justice est soupçonné de frauder le fisc. Le même homme qui accuse les avocats de « collusion » est lui-même sous enquête. Le même homme qui impose une réforme « pour le peuple » est celui qui méprise ce peuple, qui le traite avec un ton condescendant, qui parle de « connaître les têtes des citoyens ». Ce mépris, ce n’est pas une maladresse. C’est une ligne politique. Une ligne qui consiste à maintenir coûte que coûte un système où la justice protège les puissants et écrase les sans-grade. Une ligne qui a fait des tribunaux marocains un lieu où l’on condamne sans défense, où l’on reporte sans fin, où l’on juge les pauvres à la chaîne pendant que les riches attendent leur procès dans des villas. Ouahbi incarne cette justice-là. Et le pouvoir, en le maintenant, envoie un message limpide : rien ne changera. Pas même après quatre mois de grève. Pas même après des condamnations sans avocat. Pas même après des années de critiques. Mais le peuple d’en bas, lui, n’a pas oublié. Les avocats non plus. Les magistrats non plus. La question n’est plus de savoir si Ouahbi partira un jour. La question est : combien de temps encore faudra-t-il supporter un ministre qui a transformé la Justice en instrument de contrôle, en machine à broyer les libertés, en forteresse imprenable contre les justiciables ? Combien de victimes silencieuses faudra-t-il encore pour que le pouvoir comprenne que la justice n’est pas un ministère ? Combien de temps encore ?
2. O
Vingt-quatre ans. Depuis 2002. Le ministre le plus ancien de l’histoire des gouvernements marocains . Ahmed Toufiq, wazir al-awqaf, n’a pas été reconduit par hasard. Sa permanence à la tête des Habous et des Affaires islamiques n’est pas une simple continuité administrative : c’est la continuité d’un projet. Un projet de remodelage du champ religieux marocain, mené sans débat public, sans contre-pouvoir, sans opposition audible.
Qui a voté pour cette réécriture de l’islam marocain ? Personne. Qui en a débattu ? Personne. Qui en a subi les conséquences ? Tout le monde. Toufiq incarne une vision où la religion n’est plus un espace de foi, mais un instrument de contrôle social et politique. Une religion de salon, aseptisée, administrée, docile. Une religion qui sert le pouvoir au lieu de servir les fidèles.
« Nous sommes laïcs » : le dérapage qui dit tout. En octobre 2024, devant le ministre français de l’Intérieur Bruno Retailleau, Toufiq lâche : « Nous sommes laïcs nous aussi… Mais nous n’avons pas vos textes de 1905 » . Un ministre des Affaires islamiques qui déclare son pays laïc devant un officiel étranger ? Une provocation. Une gifle aux croyants. Une faute politique. Et face au tollé, il se réfugie derrière un verset coranique — « nulle contrainte en matière de religion » — pour justifier ce qui n’est ni plus ni moins qu’une instrumentalisation de l’islam au service de l’État. Le PJD de Benkirane s’insurge. Les oulémas s’étouffent. Le peuple, lui, regarde ailleurs, trop occupé à survivre. Mais le mal est fait : Toufiq a dit tout haut ce que le pouvoir pense tout bas. La religion, dans ce pays, est une affaire d’État. Pas une affaire de foi.
Le « jihad » de Ceuta : quand le ministre des Habous joue aux apprentis sorciers. Août 2026. Cérémonie du Mawlid, Palais royal, devant Mohammed VI. Toufiq évoque un ouvrage appelant à un « jihad sacré pour libérer les deux villes occupées » — Ceuta et Melilla . Un ministre des Affaires islamiques qui appelle au jihad depuis un palais royal ? Un ministre des Habous qui transforme une cérémonie religieuse en tribune nationaliste ? Sánchez, Premier ministre espagnol, qualifie ces propos d’« inacceptables » et convoque l’ambassadrice du Maroc à Madrid . Une crise diplomatique. Un dérapage contrôlé ou incontrôlé ? Peu importe. Toufiq a prouvé que son ministère n’est pas un ministère des cultes. C’est un ministère de la diplomatie parallèle, un levier de pression, un instrument de propagande. La religion n’est plus un refuge. Elle est une arme.
2.1. La Moudawana : quand les oulémas décident à la place du peuple.
Décembre 2024. Toufiq présente les conclusions du Conseil supérieur des Oulémas sur la réforme du Code de la famille . Une réforme qui touche à l’intimité, au mariage, à l’héritage, à la garde des enfants. Une réforme qui devrait être débattue par le peuple, votée par le Parlement, arbitrée par la société. Au lieu de cela, des oulémas, nommés par le roi, décident. Toufiq transmet. Le pouvoir exécute. Où est le débat ? Où est la société civile ? Où est le peuple ? Le peuple n’a pas voix au chapitre. Le peuple subit. La religion, encore une fois, est utilisée pour légitimer ce qui devrait être une décision politique. Et Toufiq, encore une fois, est l’homme de main de cette opération.
3. Bourita : une diplomatie hors-sol, des MRE sans voix
Vingt-quatre ans. Zéro débat. Zéro contre-pouvoir. Combien de fois Toufiq a-t-il rendu des comptes devant le Parlement ? Combien de fois son bilan a-t-il été évalué ? Combien de fois sa vision de l’islam a-t-elle été confrontée à celle des Marocains ? Jamais. Sa reconduction en octobre 2026 est le symbole absolu de ce que ce gouvernement incarne : la pérennité sans évaluation, le pouvoir sans contrôle, la religion sans âme. Toufiq n’est pas un ministre des Habous. C’est un architecte. L’architecte d’un islam de contrôle, d’un islam de silence, d’un islam qui sert le prince au lieu de servir Dieu. Et pendant qu’il réécrit l’islam marocain à huis clos, la jeunesse, elle, cherche ailleurs. Dans les bateaux. Dans l’exil. Dans l’oubli.
Nasser Bourita conserve la diplomatie et les Marocains résidant à l’étranger. Succès sur l’intégrité territoriale ? Soit. Mais à quel prix ? L’accélération des Accords d’Abraham et l’alignement diplomatique se font dans un climat de contestation croissante. Une diplomatie sans ancrage populaire est une diplomatie hors-sol. Une diplomatie qui avance contre une partie de son peuple n’est pas une victoire : c’est une fracture.
Et que dire des MRE ? Plus de 10 % du PIB. Des millions de familles soutenues. Des devises par milliards. Mais toujours pas de ministère autonome. Des devises sans voix. Est-ce cela, respecter une diaspora ? Est-ce cela, reconnaître son poids citoyen ? Non. C’est une vision utilitariste. C’est du mépris institutionnalisé.
4. Bensaid et la jeunesse : la provocation de trop
Maintenir Mohamed Mehdi Bensaid à la Jeunesse, de la Culture et des Sports, est-ce une erreur ou une insulte ? Controverses sur les marchés publics. Polémiques médiatiques. Communication imperméable aux codes de la génération Z. Ce ministre incarne l’exact opposé des solutions attendues. Pendant que l’exécutif célèbre ses indicateurs macroéconomiques, la jeunesse marocaine vote avec ses pieds et ses bateaux. Elle traverse la Méditerranée. Elle risque la mort. Elle fuit le chômage de masse, l’absence de perspectives, la précarité.
Combien de jeunes morts faudra-t-il avant que le pouvoir ne comprenne ? Combien de drames en mer avant qu’une politique réelle ne remplace les campagnes de communication ? Confirmer Bensaid à ce poste, c’est dire à la jeunesse : votre détresse est un détail. Votre avenir est un slogan !
5. Un système à bout de souffle, une légitimité par défaut
38 % de participation. Près de deux tiers du corps électoral absent. Des scrutins entachés de soupçons de fraudes locales, assez sérieux pour déclencher des enquêtes judiciaires. Le PAM, historiquement proche des cercles de décision, prend la tête d’une coalition appuyée par l’Istiqlal, l’USFP et le PPS. 207 sièges. Une majorité numérique. Une minorité morale.
Quand un système recycle les mêmes figures après un vote famélique, il ne gouverne plus : il se maintient.
L’abstention n’est pas de la paresse. C’est une grève civique. L’exil n’est pas une aventure. C’est une condamnation. Le peuple ne croit plus aux urnes. La jeunesse ne croit plus aux promesses. Et la réponse institutionnelle ? Un vernis cosmétique. Une cheffe de gouvernement. Un symbole. Mais un symbole ne nourrit pas une famille. Un symbole ne retient pas un jeune. Un symbole ne répare pas une justice.
Conclusion : le statu quo n’est pas une politique, c’est une bombe à retardement
Ce gouvernement n’est en rien l’amorce d’une refondation. C’est un masque. Derrière, la perpétuation des erreurs passées. Derrière, le choix du « quoi qu’il en coûte » aux dépens du peuple et de sa jeunesse. Derrière, un système qui préfère recycler le personnel politique plutôt que renouveler les idées. Ouahbi maintenu malgré quatre mois de grève. Laftit maintenu malgré les tensions. Bensaid maintenu malgré le fossé générationnel. Bourita maintenu malgré les fractures. Toufiq maintenu depuis vingt-quatre ans malgré l’absence totale de débat sur sa réécriture du religieux. Alors, combien de temps encore ? Combien de jeunes fauchés avant que le pouvoir ne change de cap ? Combien de citoyens réduits au silence avant que la rue ne parle à sa place ? Le statu quo n’est pas une politique. C’est une bombe à retardement. Et l’histoire retiendra que face à une jeunesse qui se désespère, à un peuple qui fuit ou s’abstient, la réponse fut un gouvernement de continuité, de contrôle et de communication. Un gouvernement du déni.