21 septembre 2026
De gauche à droite:Marwa, Pr. Distelmans et le bénévole Hamza Mdaouchi

Marwa Benahmad, 18 ans. Abdullah Zreik, 33 ans. Ilias Mahyou, 26 ans. Trois jeunes vies, trois familles musulmanes anversoises, trois traumatismes. Et une question qui brûle : les hôpitaux belges décident-ils trop vite, trop froidement, trop seul, que la vie d’un patient n’a plus de valeur ?

Les dossiers ont secoué la communauté musulmane d’Anvers ces derniers mois. Mais ne vous y trompez pas : ce n’est pas « un problème musulman ». C’est un miroir tendu à toute la société. Quand un médecin annonce que « c’est fini », que les machines vont être arrêtées, que le corps n’est plus qu’un « légume », une seule phrase peut briser des vies pour toujours. Et parfois, cette phrase se révèle… fausse.

Marwa : le « miracle » qui dénonce l’erreur médicale


Novembre 2025. Marwa, 18 ans, fait une hémorragie cérébrale à l’école. Dix minutes sans oxygène. Au UZ Antwerpen, les médecins parlent vite de situation irréversible, de tronc cérébral « presque mort », d’absence de perspective de vie digne. Ils veulent débrancher. La famille résiste, proteste, exige un second avis, un transfert. Des proches se rassemblent. Ils parlent déjà d’adieu.

Puis les faits contredisent le verdict. Marwa ouvre les yeux, bouge un doigt, un pied. Elle respire seule. Plus tard, elle parle. « Mag ik mijn gsm ? » – « Puis-je avoir mon téléphone ? ». Des mois après que des médecins l’avaient condamnée, elle prouve qu’ils s’étaient trompés.

Comment est-ce possible ? Combien de patients ont été « lâchés » trop tôt parce qu’un pronostic trop pessimiste a été présenté comme une certitude absolue ? Combien de familles ont accepté l’inacceptable sur la base d’une expertise qui n’était, en réalité, qu’une estimation ?

Le professeur Wim Distelmans, figure de la médecine palliative, reconnaît que les médecins restent humains et peuvent se tromper. D’où l’importance vitale du second avis. Mais dans le cas de Marwa, ce second avis initial a confirmé le premier… avant que la réalité ne démente les deux. Alors, qui contrôle vraiment ces décisions de vie ou de mort ?

Abdullah : refusé le droit de dire adieu


Abdullah Zreik, 33 ans, est trouvé inconscient sur son lieu de travail dans le port d’Anvers. Cerveau mort déclaré. Son frère arrive d’Allemagne. La famille demande 24 heures. Juste le temps de se recueillir, de dire au revoir. L’hôpital refuse. Les machines sont arrêtées. Le frère arrive trop tard.

Hamza Mdaouchi, entrepreneur de pompes funèbres anversois qui accompagne ces familles, est formel : ce manque d’humanité laisse un traumatisme durable. Pr. Distelmans lui-même qualifie ce refus d’« inhumain » et d’erreur de communication. Permettre à quelqu’un de dire adieu est un droit fondamental. Attendre quelques jours sans impact médical ? C’est la moindre des choses à atteindre du système Médical.

Hamza Mdaouchi est le porte-parole des victimes et de leurs familles de décisions administratives dont les conséquences humainement catastrophiques.

Pourtant, cela n’a pas été fait. Pourquoi cette précipitation ? Pourquoi cette froideur administrative face à une famille en deuil ?

Ilias : mort en attendant un organe…

pendant que le don reste tabou
Ilias Mahyou, 26 ans, combat une insuffisance hépatique depuis des années. Transplantation ratée, dégradation, coma artificiel. Sa famille lance un appel désespéré au don d’organes. Le lendemain, il meurt. Aucun greffon compatible n’est arrivé à temps.

Le don d’organes est un sujet ultra-sensible dans la communauté musulmane. Pas par manque de générosité – la solidarité y est forte – mais par questions religieuses sur l’intégrité du corps après la mort, et surtout par méfiance. Quand la question du prélèvement arrive au pire moment, de façon froide et précipitée, les familles se braquent. Elles imaginent que les médecins lâchent le patient pour récupérer ses organes.

Pr. Distelmans est catégorique : les équipes de prélèvement n’ont rien à voir avec celles qui soignent, et la mort cérébrale n’est pas constatée par ceux qui transplantent. En Belgique, le consentement est présumé (tout le monde est donneur sauf opposition enregistrée), mais dans la pratique, le refus des familles est respecté. Pourtant, la communication reste catastrophique. Pourquoi cette information n’est-elle pas donnée bien avant, en amont, calmement, et non dans le choc des soins intensifs ?

Un système qui broie les familles


Derrière ces trois drames, un même schéma : décisions prises trop vite, communication défaillante, mépris des aspects émotionnels, culturels et religieux. Les médecins raisonnent en termes de « traitements futiles » et de « minimum acceptable » (conscience, identité, capacité d’agir). Les familles voient encore un torse qui se soulève, une chaleur, un espoir.

Qui a raison ? La science n’est pas infaillible, comme Marwa l’a prouvé. L’émotion n’est pas irrationnelle : elle est humaine. Et quand l’hôpital ignore l’une ou l’autre, il crée des traumatismes qui hantent des générations.

Est-ce que les médecins renoncent plus vite si les organes sont « utilisables » ?

Pr. Distelmans dit non, catégoriquement. Mais la perception dans certaines communautés est l’inverse. Et la perception, quand elle est nourrie par des expériences douloureuses, devient réalité sociale.

La morphine pour soulager la douleur ?

Parfaitement compatible avec l’islam, selon les avis religieux belges, tant qu’il n’y a pas d’intention d’abréger la vie. Pourtant, le préjugé circule encore. Encore un échec de communication.

Assez de silence


Ces affaires ne sont pas des faits divers. Elles posent des questions brûlantes :
Qui décide vraiment quand une vie n’a plus de « sens » ?
Pourquoi le second avis n’est-il pas systématique et vraiment indépendant ?
Pourquoi le droit à l’adieu est-il parfois bafoué ?
Pourquoi le don d’organes reste-t-il un tabou entretenu par la méfiance et le manque d’information précoce ?
Combien de Marwa sont passées inaperçues parce que la famille n’a pas eu la force de se battre ?

Les hôpitaux belges, et particulièrement ceux qui traitent des populations diversifiées, doivent revoir en profondeur leur manière d’annoncer la fin de vie, de gérer les délais, de respecter les cultures et les religions. Une phrase maladroite, une décision précipitée, un refus d’attendre 24 heures : ce n’est pas de la médecine. C’est de la violence institutionnelle.

Marwa a survécu au verdict médical. Abdullah n’a pas pu dire au revoir. Ilias est mort en attendant un organe. Combien d’autres demain ?

Il est temps d’arrêter de jouer avec la confiance des familles.

Une seule phrase d’un médecin peut hanter pendant des années. Il est temps que cette phrase soit pesée, vérifiée, humanisée. Avant qu’il ne soit trop tard.

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