9 octobre 2026

Par ALY BAKKALI TAHIRI Rédacteur en chef.

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Par Aly Bakkali Tahiri

S’il est un domaine où cette gouvernance atteint des sommets d’habileté, c’est bien celui de la contorsion statistique et de l’enfumage méthodique. À l’heure du bilan de mandat, le gouffre entre les récits triomphants diffusés depuis les estrades et le vécu quotidien des citoyens n’est plus seulement choquant : il est scandaleux. Derrière les annonces fracassantes d’investissements « records » et de réalisations « historiques » se dissimule une réalité financière et sociale bien plus sombre — un décalage structurel, organisé, entre la promesse initiale, l’exécution budgétaire réelle et le résultat concret sur le terrain. Comment un État peut-il encore prétendre gouverner quand il préfère changer de thermomètre plutôt que de soigner le malade ?

La magie des périmètres : créer du chiffre en changeant de thermomètre

La démonstration la plus éclatante de cette illusion d’optique réside dans le dossier de l’emploi. L’engagement solennel de 2021 promettait la création d’un million d’emplois nets sur l’ensemble du territoire national. Aujourd’hui, le discours officiel se contente de brandir le chiffre de 850 000 postes. Une réussite ? Uniquement si l’on accepte d’effacer d’un trait de plume la destruction massive des emplois ruraux. Car en réintégrant les pertes du monde agricole frappé par la sécheresse, le solde national net réel n’est que de +94 000 emplois créés entre 2022 et 2025 selon le Haut-Commissariat au Plan. Présenter un solde sectoriel non agricole pour certifier un engagement national n’est pas un ajustement technique : c’est un travestissement délibéré de la promesse. Pouvons-nous encore parler de sérieux lorsque nous revendiquons la victoire en omettant purement et simplement la moitié du champ de bataille ?

Même artifice du côté de la dépense publique. Célébrer un taux d’exécution des investissements de 101,2 % en 2024 relève de la pure prestidigitation comptable : ce pourcentage est obtenu en rapportant les dépenses aux seuls crédits initiaux. Dès lors que nous utilisons le vrai dénominateur — celui des crédits définitifs ouverts en cours d’année — le taux réel d’exécution s’effondre à 78 %, laissant près de 33,8 milliards de dirhams non injectés dans l’économie réelle. Trente-trois milliards et huit cents millions de dirhams promis, votés, puis purement et simplement absents. Est-ce cela, la « performance » ?

L’illusion de l’affichage social : le diagnostic médical au piège de grilles tarifaires obsolètes

Le chantier de la protection sociale offre l’illustration la plus cruelle, la plus intolérable, de cet écart entre la carte administrative et le portefeuille du citoyen. S’il est incontestable que le déploiement institutionnel de l’AMO constitue un progrès formel, brandir le chiffre de 31,94 millions d’immatriculés masque une réalité brutale : fin 2024, seules 25,6 millions de personnes bénéficiaient de droits réellement ouverts et mobilisables. Plus de six millions de citoyens se retrouvent ainsi « couverts sur le papier », mais totalement démunis face à la maladie. Une couverture fantôme.

Pire encore — et c’est là que le scandale devient systémique —, la chaîne de soins s’est transformée en un véritable gouffre financier avant même la première prise de traitement. Pour établir un simple bilan de santé ou poser un diagnostic — radiographie, scanner, IRM, analyses biologiques —, comme pour l’achat de médicaments dont les prix n’ont cessé d’exploser, le barème servant de base au calcul du remboursement (le Tarif National de Référence) demeure congelé sur des grilles obsolètes datant de 2006 et révisées à la marge autour de 2012. Quinze ans, voire presque vingt ans d’immobilisme tarifaire pendant que les coûts réels s’envolent.

Le citoyen se retrouve ainsi contraint d’assumer de sa propre poche la différence abyssale entre les honoraires réels pratiqués aujourd’hui par les centres de radiologie, les cliniques et les laboratoires (souvent 1 500 à 3 000 DH ou plus pour un scanner ou une IRM) et des tarifs officiels de remboursement figés dans un autre siècle. Invoquer un taux de prise en charge théorique de 70 % ou 80 % relève de la mystification pure et simple lorsque ce pourcentage s’applique à un tarif d’un autre temps : dans les faits, le malade paie souvent 60 à 70 % de sa facture réelle, parfois davantage. Le parcours du patient commence par un bilan diagnostic qui se transforme en barreau financier. Cette barrière au diagnostic retarde les prises en charge, aggrave les pathologies et précipite les ménages vulnérables dans la précarité. Pendant que les dépenses globales d’assurance maladie explosent (+83 % entre 2022 et 2024) et que 91 % des dépenses de soins recensées s’orientent vers le secteur privé, la couverture universelle se réduit à un coûteux leurre pour le pouvoir d’achat des familles. Comment oser parler de « protection sociale » lorsque le simple droit de savoir de quoi l’on souffre est devenu un luxe ?

Pendant ce temps, les indicateurs de fond stagnent ou reculent : le taux d’activité des femmes plafonne à 19 %, le chômage des jeunes touche 37,2 % de la jeunesse, et les classements internationaux (PISA 2022) relèguent le système éducatif hors du top 60 mondial. Les chiffres officiels brillent ; la réalité sociale s’assombrit.

L’angle mort budgétaire : le gouffre non chiffré du Mondial 2030

Mais le silence le plus assourdissant, le plus inquiétant, du bilan concerne l’avenir. Alors que le pays s’engage dans des chantiers d’infrastructures colossaux en vue de la Coupe du monde 2030, aucun compte consolidé, aucun cadre budgétaire pluriannuel transparent ne vient détailler la facture globale de cet événement. Certes, des enveloppes sectorielles apparaissent çà et là — 38 milliards de dirhams pour les aéroports, 78 milliards pour les transports urbains —, mais où se trouve le tableau de bord consolidé du Mondial 2030 ? À combien s’élèvera réellement l’addition finale pour les finances publiques ? En occultant la ventilation exacte des coûts de cette échéance majeure, le gouvernement installe un « hors-bilan » permanent, un trou noir budgétaire. Le danger est limpide et déjà palpable : voir les priorités budgétaires captées par les méga-projets de prestige au détriment de la révision urgente des grilles de remboursement médical, du financement pérenne des hôpitaux de proximité et des services sociaux de base. Préfère-t-on les stades et les autoroutes aux diagnostics accessibles et aux médicaments remboursés ?

Exiger la vérité des comptes

Un État moderne ne peut plus piloter son action publique à coups de slogans, d’enveloppes d’intentions et de chiffres soigneusement découpés. La reddition des comptes exige de mesurer l’impact réel des dirhams dépensés sur le niveau de vie des citoyens, et non la quantité d’annonces faites aux médias. Face aux défis économiques et sociaux qui s’accumulent — emploi, santé, éducation, pouvoir d’achat —, la vérité des chiffres n’est plus une option démocratique : elle est devenue une urgence nationale. Jusqu’à quand continuerez-vous à gouverner par le mirage ?

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