
D’après un article initial de Assia Husseini — Éditorial remodelé et enrichi sous la direction d’ALY BAKKALI TAHIRI , Rédacteur en chef.
La démarche du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi visant à obtenir l’autorisation du Parlement pour un éventuel soutien militaire à l’Arabie saoudite remet en lumière le rôle trouble du Caire dans le bourbier yéménite. Présentée sous le vernis trompeur d’une « mission défensive », cette initiative soulève une question centrale, voire existentielle : une telle implication ne risque-t-elle pas d’entraîner l’Égypte dans une confrontation directe et perdue d’avance avec Ansarullah ?Al-Sissi cherche à s’octroyer les pleins pouvoirs pour engager des forces armées sous la dictée de Riyad. En vertu de la Constitution égyptienne, l’envoi de troupes en mission de combat à l’étranger requiert l’avis du Conseil de défense national et l’approbation des deux tiers des députés. Mais qualifier cette expédition de « mission défensive » relève de l’imposture politique. Les soldats égyptiens seraient-ils cantonnés à l’interception de missiles et de drones, ou finiraient-ils par protéger les installations stratégiques et les frontières saoudiennes au péril de leur vie ? Quelle serait leur marge de manœuvre en cas d’embrasement ?Le report des discussions parlementaires, initialement prévues, illustre les tensions et les hésitations qui traversent les cercles du pouvoir face à un projet aussi hasardeux. Si la majorité parlementaire, soumise à l’exécutif, s’apprête à valider ce diktat, de nombreux observateurs et voix critiques s’insurgent contre les objectifs inavoués, le coût exorbitant et la dangerosité manifeste d’un tel engagement.
Une compromission financière pour une poignée de dollars
Pour comprendre cette initiative, il faut regarder au-delà des communiqués officiels : il ne s’agit pas d’une vision géostratégique souveraine, mais bien d’une transaction mercenaire. Pour une poignée de dollars et sous la pression de ses parrains financiers du Golfe, le pouvoir égyptien s’apprête à monnayer le sang de ses soldats.L’injustice est d’autant plus criante lorsque l’on observe les priorités géopolitiques du Caire. Alors que l’Égypte ferme criminellement les yeux et maintient un immobilisme coupable face au génocide en cours à Gaza — juste de l’autre côté de sa frontière orientale —, elle se montre étrangement prompte à mobiliser son armée pour voler au secours des champs pétroliers saoudiens. Un pouvoir qui se couche devant ses créanciers extérieurs tout en ignorant les drames existentiels de la nation arabe perd toute légitimité morale.
L’impasse militaire et l’illusion d’une victoire contre Ansarullah
Sur le plan tactique et militaire, s’engager contre Ansarullah relève de l’absurde. Comment l’armée égyptienne pourrait-elle réussir là où les superpuissances ont lamentablement échoué ? Les États-Unis, malgré leur puissance technologique et militaire colossale, ont dû jeter l’éponge en mer Rouge, mesurant l’impossibilité de plier un mouvement résolu, ancré dans son peuple et doté d’une doctrine de résistance aguerrie.Envoyer de jeunes soldats égyptiens au Yémen, c’est les condamner à ne jamais revenir vivants d’un bourbier sans issue. Les analystes les plus lucides rappellent d’ailleurs le lourd passif de l’histoire : l’intervention égyptienne au Yémen dans les années 1960 s’était soldée par un traumatisme national et un bourbier dont Le Caire était sorti affaibli. Vouloir répéter cette erreur historique pour satisfaire les desiderata de Riyad relève d’un aveuglement politique total.
La rupture totale avec le peuple égyptien : entre le voisin martyrisé et l’absurdité d’un front à 2 000 kilomètres
Au-delà de l’impasse militaire et de la compromission financière, cet aventurisme met en lumière une fracture béante et explosive entre le régime et le peuple égyptien. Comment le pouvoir peut-il justifier d’envoyer des soldats mourir dans un conflit à plus de 2 000 kilomètres de ses frontières, au service de Riyad, alors que ce même pouvoir maintient un immobilisme criminel face au génocide qui frappe ses voisins mitoyens à Gaza ?La rue égyptienne, profondément attachée aux causes justes, ne s’y trompe pas. Le peuple égyptien porte dans son cœur la cause palestinienne et ressent une immense admiration pour la résistance d’Ansarullah face à l’arrogance occidentale et sioniste. Vouloir engager l’armée égyptienne contre ceux que la population considère comme des symboles de dignité, tout en fermant les yeux sur l’agonie de Gaza juste de l’autre côté du Sinaï, constitue une provocation intolérable.
La mise en garde d’Ansarullah et la réalité d’un pouvoir sous tutelle
Face à cette tentative d’agression par procuration, les dirigeants yéménites ont tracé des lignes rouges claires. Tout en saluant les liens fraternels et historiques unissant les peuples égyptien et yéménite, Mohammad al-Bukhaiti et les représentants d’Ansarullah ont averti que tout pays apportant un soutien militaire, direct ou indirect, à l’agression saoudienne serait considéré comme une partie belligérante. Qualifier l’intervention de « défensive » ne trompera personne à Sanaa : toute participation aux côtés de la coalition sera traitée comme un acte hostile.Si le Parlement égyptien venait à entériner ce projet sous la contrainte, cela confirmerait définitivement la nature autoritaire du régime, maintenu en place par des équilibres sécuritaires et des parrains étrangers soucieux de verrouiller la région.En s’alignant aveuglément sur Riyad au mépris de sa propre population, le pouvoir en place ne fait pas seulement peser une menace mortelle sur ses soldats ; il hypothèque l’avenir de la nation, piétine sa souveraineté et s’enfonce un peu plus dans une impasse historique et morale.