26 mai 2026

Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net

Mais malgré les réformes successives, les médiations et les structures transitoires, la question reste entière : que veut réellement l’État belge d’un organe représentatif musulman ?

À l’occasion des discussions récentes autour du Conseil des Musulmans de Belgique (CMB) qu’a initié la ministre de la Justice, Madame Annelies Verlinden, DiplomaticNews a rencontré Abderrahman Ajouaou, écrivain bruxellois (L’Homme Debout – publication fin 2026) et ancien président d’une mosquée à Bruxelles, pour revenir sur les contradictions institutionnelles qui entourent ce dossier depuis des décennies.

Lhoucine Benlail :

Depuis des années, la Belgique cherche à mettre en place un organe représentatif musulman stable. Pourtant, le dossier semble constamment bloqué. Pourquoi ?

Abderrahman Ajouaou :

Parce qu’il existe une contradiction de fond qui n’a jamais vraiment été résolue. L’État belge veut un organe musulman qui soit à la fois représentatif, démocratique, professionnel, indépendant et capable de dialoguer avec les institutions. Mais en même temps, il existe une méfiance permanente vis-à-vis de toute autonomie réelle de cet organe. On demande aux musulmans d’avoir une représentation structurée et crédible, tout en craignant constamment qu’elle acquière une influence ou une indépendance jugées excessives.

Lhoucine Benlail :

Cette méfiance est souvent liée aux débats sur les influences étrangères ?

Abderrahman Ajouaou :

Oui. Depuis des années, le débat public tourne autour des mêmes thèmes de l’influence marocaine, l’influence turque, le financement étranger, le radicalisme, les débats autour de certaines formes d’islam politique ou de “frérisme” et les risques d’influence idéologique. Cela crée une situation particulière : contrairement aux autres cultes reconnus, l’islam semble devoir prouver en permanence qu’il est “suffisamment belge”. Or, l’islam est reconnu officiellement depuis 1974. Comme les autres cultes reconnus, il doit donc pouvoir bénéficier du financement des ministres du culte, de la reconnaissance des mosquées, de l’enseignement religieux, de la désignation des aumôniers et d’un interlocuteur institutionnel vis-à-vis de l’État. Mais dans le cas de l’islam, chaque tentative d’organisation institutionnelle semble immédiatement devenir un sujet de suspicion géopolitique.

Lhoucine Benlail :

Le CMB avait pourtant précisément pour mission de préparer une représentation plus large et plus stable ?

Abderrahman Ajouaou :

Oui, mais là aussi il faut être réaliste sur ce que cela signifie concrètement. Le CMB avait notamment pour mission d’organiser des élections représentatives de “la communauté musulmane dans son ensemble”. Mais qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Représenter uniquement les mosquées ? Et les différentes écoles sunnites, chiites et les Ahmadis ? Les associations sociales ? Les femmes musulmanes actives dans le travail de terrain ? Les jeunes ? Les intellectuels ? Les convertis ? Contrairement à l’Église catholique, l’islam ne possède pas de structure hiérarchique unique et universelle. Vouloir représenter “tous les musulmans” revient presque à demander à une religion extrêmement diverse de se structurer comme un acteur politique collectif. Et pourtant, dans le même temps, beaucoup de responsables politiques affirment qu’ils ne veulent pas voir émerger de “parti musulman”. C’est une contradiction profonde.

Lhoucine Benlail :

Le communiqué récent insiste pourtant beaucoup sur les mosquées comme base de la représentativité.

Abderrahman Ajouaou :

Les mosquées sont évidemment essentielles. Elles constituent l’ancrage religieux principal des fidèles. Mais la réalité sociologique de l’islam belge est beaucoup plus large. Aujourd’hui, de nombreuses femmes musulmanes travaillent surtout dans des associations sociales ou éducatives. Beaucoup de jeunes ne fréquentent pas les structures fédératives classiques et certaines associations musulmanes importantes ne sont pas directement liées aux mosquées. Et il faut aussi reconnaître une réalité de terrain : beaucoup d’associations musulmanes fonctionnent avant tout sur base de bénévolat, de confiance locale et de dynamiques communautaires informelles. Dans les faits, de nombreuses structures – mosquées ou non – n’organisent pas régulièrement d’assemblées générales formelles, de renouvellements systématiques des organes d’administration ou d’élections internes comparables à celles d’institutions politiques classiques. Exiger soudainement un niveau de structuration quasi parlementaire pose donc une vraie difficulté sociologique.

Lhoucine Benlail :

Peut-on réellement parler d’indépendance d’un organe musulman alors que l’État finance et reconnaît le culte ?

Abderrahman Ajouaou :

C’est justement l’une des grandes contradictions du système belge. L’État demande un organe musulman indépendant, mais ce même État finance le culte, reconnaît les mosquées, organise l’enseignement religieux, valide les aumôniers et contrôle les procédures administratives de reconnaissance. L’indépendance demandée dépend donc structurellement de mécanismes contrôlés par l’autorité publique elle-même. Et ce débat existe beaucoup moins pour d’autres cultes reconnus. Personne ne demande régulièrement si l’Église catholique est “suffisamment belge” ou si ses liens historiques avec Rome compromettent son autonomie. Dans le cas de l’islam, chaque tentative d’organisation reste observée sous l’angle du contrôle. Lhoucine Benlail :

Certains musulmans ont-ils aujourd’hui le sentiment que l’État intervient de plus en plus dans leur pratique religieuse elle-même ?

Abderrahman Ajouaou :

Oui, ce sentiment existe clairement chez une partie des musulmans. Depuis plusieurs années, beaucoup ont l’impression que le débat public ne porte plus seulement sur l’organisation institutionnelle du culte, mais aussi sur des aspects très concrets de la pratique religieuse. Les vêtements religieux, l’alimentation halal, l’abattage rituel, l’organisation des mosquées ou la désignation des représentants religieux. Beaucoup ont ainsi le sentiment qu’on leur demande non seulement de respecter le cadre légal belge — ce qui est normal — mais aussi d’adapter progressivement certaines dimensions visibles de leur pratique religieuse aux attentes culturelles ou politiques dominantes. Qu’on partage ou non ce ressenti, il existe, et il nourrit une méfiance réciproque durable entre une partie de la communauté musulmane et les institutions publiques.

Lhoucine Benlail :

Après toutes ces années, que faudrait-il selon vous pour sortir de cette crise permanente ?

Abderrahman Ajouaou :

Il faudrait d’abord clarifier honnêtement ce que l’État attend réellement d’un organe représentatif musulman. Veut-on ? Un organe autonome ? Un simple gestionnaire administratif ? Un partenaire institutionnel ? Ou une structure suffisamment dépendante pour rester politiquement contrôlable ? Tant que cette contradiction de fond ne sera pas clarifiée, chaque nouvelle structure risque de reproduire les mêmes tensions que les précédentes. Et pourtant, malgré les enjeux importants en matière de liberté religieuse, de financement des cultes, d’intégration institutionnelle et de cohésion sociale, ce débat reste rarement abordé en profondeur dans les campagnes électorales belges. Le débat sur “l’indépendance de l’islam belge” risque donc de continuer à tourner en rond, entre volonté d’intégration institutionnelle… et crainte permanente de perdre le contrôle.

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