10 octobre 2026

Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net et vice-président de l’Association Défense des Victimes d’Injustice en Europe

Vendredi 9 octobre 2026. Sa Majesté le Roi Mohammed VI ouvre la première session de la 12e législature. Félicitations aux élus. « Conjoncture exceptionnelle », « opportunités qui pourraient ne pas se renouveler », « véritable tournant » pour un Maroc puissance économique émergente et fiable, équilibrant croissance et justice sociale et spatiale. Fierté nationale transformée en responsabilité. Nouvelles stratégies : sécurité hydrique, énergétique et alimentaire, émergence industrielle, économie numérique, intelligence artificielle. Appel pressant au secteur privé pour créer emplois, investir, exporter. Jeunesse placée en tête des politiques publiques. Déconcentration administrative : « aucun retard ni atermoiement n’est plus tolérable ». Contrat moral des parlementaires devant Dieu, les citoyens et l’Histoire. Message ferme sur le partenariat migratoire avec l’Espagne.Les mots sont justes. Le cap est moderne. L’exigence de résultats est affirmée. Et pourtant, lu à l’aune des réalités de terrain, des tractations post-électorales et des silences éloquents, ce discours ressemble moins à une feuille de route qu’à un miroir aux alouettes soigneusement poli. Un exercice de style où le Palais fixe un horizon ambitieux pendant que le système continue de tourner selon les logiques de rente, de connivence, d’inertie et d’exclusion politique.### Le « contrat moral » face aux Freqchia : l’éthique comme alibiLe Souverain rappelle aux parlementaires que leur mandat est un engagement politique et un contrat moral liant aux citoyens. Qu’ils soient à la hauteur, sans complaisance, pour l’intérêt général.Qui peut contester l’exigence ? Personne. Mais qui peut ignorer le contexte ? Une campagne et des tractations entachées de soupçons de fraudes, d’achats de voix, de marchandages de portefeuilles. Une classe politique largement perçue comme un club d’affairistes et de profiteurs — les Freqchia — dont l’objectif premier demeure la captation de la rente. Exhorter à la vertu une élite que le système produit et protège ressemble à un vœu pieux. Le rappel moral devient un alibi rhétorique : le discours appelle à la responsabilité pendant que les logiques mercantiles continuent de primer. Où est la rupture ? Où sont les garde-fous concrets contre la capture de l’État par les intérêts privés ?### Souveraineté économique et secteur privé : l’appel aux oligarquesLe discours met l’accent sur la sécurité stratégique et exhorte le secteur privé à devenir un acteur stratégique, plus entreprenant, créatif, capable de créer des emplois et d’exporter.L’ambivalence est criante. Après des années de gouvernance où le mélange des genres entre sommets de l’État et grande patronale a été dénoncé comme capitalisme de connivence, demander au privé de jouer les premiers rôles sans démanteler les monopoles, sans briser la concentration des richesses entre une poignée de familles, revient à conforter la position des oligarques. Les PME et les classes populaires restent les variables d’ajustement. Souveraineté économique, oui — mais pour qui ? Pour une économie duale où les grands groupes captent les opportunités stratégiques pendant que le tissu productif réel s’étiole et que le pouvoir d’achat s’érode ?### La jeunesse : le leitmotiv qui masque le gouffreÉducation, qualification, insertion économique, égalité des chances, ascension sociale : le discours place la jeunesse « en tête des politiques publiques ».C’est le refrain de presque tous les discours royaux depuis plus d’une décennie. Pourtant, la réalité reste celle du chômage de masse, de la fuite des cerveaux vers l’Europe, du désespoir qui pousse à l’émigration clandestine. Brandir la jeunesse comme priorité sans réformes structurelles de redistribution des richesses et d’assainissement de la vie publique sert d’écran de fumée. Combien de fois faudra-t-il répéter les mêmes priorités avant d’admettre que le problème n’est pas l’absence de discours, mais l’absence de rupture avec un modèle qui produit l’exclusion ?

La déconcentration : l’éternel serpent de mer et l’aveu d’impuissance

Le ton se fait ferme : l’action territoriale est l’enjeu réel. Les retards et dysfonctionnements freinent la décentralisation et la déconcentration. « Aucun retard ni atermoiement n’est plus tolérable » dans la mise en œuvre pleine de la Charte : transfert des compétences, réaffectation des ressources du centre vers les provinces et régions.Le fait même que le chef de l’État doive taper du poing sur la table prouve l’inertie, voire la résistance active de la haute administration centrale et du Makhzen bureaucratique. Cela met en lumière l’impuissance du gouvernement civil, incapable de bousculer les rouages profonds sans injonction impérative du Palais. La régionalisation avancée reste un slogan tant que le pouvoir de décision n’est pas réellement transféré.

Les silences qui crient : MRE et Mondial 2030

Deux absences majeures renforcent le diagnostic.D’abord, les Marocains résidant à l’étranger. Leurs transferts pèsent près de 10 à 11 % du PIB (122 milliards de dirhams en 2025, en route vers un nouveau record en 2026, déjà 89,2 milliards à fin août). Plus de six millions de personnes soutiennent des familles, dynamisent l’immobilier et stabilisent la balance des paiements. Pourtant, pas un mot. Ni reconnaissance de leur contribution massive, ni appel à orienter ces flux vers l’investissement productif, ni stratégie pour mobiliser leurs compétences dans les priorités nationales (IA, industrie, souveraineté).

Pire : les MRE n’ont toujours aucun statut politique effectif. L’article 17 de la Constitution de 2011 leur reconnaît le droit de vote et d’éligibilité. Quinze ans plus tard, lors des législatives de septembre 2026, aucun siège n’était réservé à la diaspora. Pas de circonscriptions extraterritoriales, pas de vote direct dans les consulats, seulement une procuration. Pas de députés élus pour les représenter. Pas de ministre de plein exercice dédié à leurs vicissitudes. Le CCME reste consultatif. Le système sollicite leurs devises et célèbre symboliquement le « Maroc du monde », mais se prive de leur force politique et de leur expertise au service du pays. Ils financent, ils ne décident pas.Ensuite, le Mondial 2030, vitrine du Maroc émergent. Le discours évoque les infrastructures, mais aucune exigence de clarté budgétaire. Le FMI a estimé le programme d’investissements autour de 190 milliards de dirhams, avec des alertes sur les dépassements de coûts. Le Grand Stade Hassan II, annoncé à 5 milliards, voit déjà ses marchés grimper à 13,6 milliards. Flou sur le coût global, les financements, les garanties publiques, les retombées nettes. Dans un discours qui exige responsabilité morale, passer à côté de la transparence sur le dossier le plus coûteux et médiatique des années à venir laisse le champ libre aux soupçons de captation.

La partition habituelle

D’un côté, le Palais fixe un cap ambitieux, moderne, socialement exigeant. De l’autre, la réalité de l’appareil exécutif et parlementaire — marqué par le maintien des équilibres oligarchiques — continue de privilégier la gestion des rentes, les alliances d’intérêts et l’alignement géopolitique au détriment d’une véritable rupture démocratique et sociale.

Ce discours n’est pas un mensonge. Il est pire : il est un miroir. Il reflète les ambitions que le système se donne à lui-même, tout en révélant, par ses silences et ses répétitions, l’ampleur du décalage avec le terrain. Les parlementaires sont sommés d’être à la hauteur d’un contrat moral. Mais qui sera à la hauteur du contrat implicite noué avec les citoyens : celui de transformer enfin les mots en actes, les stratégies en résultats, les priorités en justice concrète, et d’intégrer pleinement ceux qui portent réellement le pays — à commencer par les millions de MRE privés de voix ?La question n’est plus de savoir si le cap est juste. Il l’est, sur le papier. La question est de savoir si, une fois de plus, le système saura — ou voudra — le suivre. Ou s’il continuera de produire, génération après génération, les mêmes appels, les mêmes retards, les mêmes gouffres et les mêmes exclus. L’Histoire jugera. Les citoyens, eux, n’ont plus le luxe d’attendre.

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