
Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net
« Abu Dhabi Secrets » : l’affaire qui secoue l’Europe« Abu Dhabi Secrets » : l’affaire qui secoue l’Europe et relance le débat sur les campagnes anti-musulmanes
L’Europe est-elle confrontée à des opérations d’influence étrangères visant directement des citoyens musulmans, des mosquées, des associations et des personnalités publiques européennes ? C’est la question explosive soulevée par l’affaire désormais connue sous le nom de « Abu Dhabi Secrets ».
Révélée par plusieurs enquêtes journalistiques internationales, cette affaire a pris une dimension institutionnelle lorsque le Parlement européen lui-même a officiellement été saisi du dossier à travers une question parlementaire déposée en 2023.
Au-delà des tensions diplomatiques, cette affaire met en lumière des enjeux beaucoup plus profonds : désinformation, manipulation de l’opinion publique, surveillance politique, atteinte aux libertés fondamentales et instrumentalisation de la question musulmane en Europe.
Une vaste opération de réputation et d’influence présumée
Selon les investigations publiées par le consortium European Investigative Collaborations (EIC) et plusieurs médias européens, la société suisse Alp Services aurait été engagée par des structures liées aux Émirats arabes unis afin de mener des opérations de renseignement privé et de communication ciblée.
Les enquêtes évoquent :
– des campagnes de discrédit ;
– des opérations de collecte de données ;
– des créations de faux profils ;
– ainsi que des tentatives visant à associer certaines organisations musulmanes européennes à des réseaux islamistes radicaux.
Les personnes et structures visées auraient concerné plusieurs pays européens, notamment la France, la Belgique, l’Allemagne et d’autres États membres de l’Union européenne.
Cette stratégie aurait eu pour objectif d’influencer les perceptions politiques et médiatiques autour de l’islam en Europe.
Le Parlement européen officiellement saisi Le 31 juillet 2023, Sophia in ’t Veld a adressé une question écrite prioritaire à la Commission européenne et au Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères.

Le document officiel portait le titre :« Swiss company hired by UAE for anti-Muslim disinformation campaign »

Le texte évoquait explicitement :
– des campagnes de diffamation ;
– des opérations de désinformation ;- le ciblage de citoyens européens ;- et des tentatives de présenter certains musulmans européens comme des menaces sécuritaires.
La réponse de la Commission européenneLe 28 août 2023, Josep Borrell a répondu au nom de la Commission européenne. Dans sa réponse, la Commission reconnaît avoir pris connaissance des révélations liées à l’enquête « Abu Dhabi Secrets » et rappelle que les manipulations étrangères de l’information représentent une menace sérieuse pour les sociétés européennes.
La Commission évoque notamment le concept de : Foreign Information Manipulation and Interference (FIMI).Toutefois, la réponse reste particulièrement prudente sur le plan diplomatique.
Aucune condamnation formelle des Émirats arabes unis n’est prononcée et aucune responsabilité juridique directe n’est officiellement établie dans cette réponse institutionnelle. Une affaire qui dépasse le simple cadre diplomatique
Pour de nombreux observateurs, cette affaire ne concerne pas uniquement les relations entre l’Union européenne et les pays du Golfe.
Elle pose des questions fondamentales sur :
– la protection des libertés civiles ;
– la place des musulmans dans les sociétés européennes ;
– l’usage des campagnes médiatiques et numériques ;
– et les mécanismes modernes d’influence politique.
L’un des éléments les plus sensibles réside dans le risque de confusion entre :
– lutte légitime contre l’extrémisme violent ;
– et stigmatisation plus large des communautés musulmanes européennes.
La montée des guerres informationnelles en Europe
L’affaire « Abu Dhabi Secrets » intervient dans un contexte où l’Union européenne renforce progressivement ses mécanismes contre les ingérences étrangères.
Après les débats liés :
– aux campagnes russes de désinformation ;
– aux cyberattaques ;
– aux manipulations numériques ;
– et aux opérations d’influence internationales,
Bruxelles considère désormais la guerre informationnelle comme un enjeu stratégique majeur.
Cette affaire démontre que ces mécanismes d’influence ne concernent plus uniquement les questions militaires ou électorales, mais touchent également :
– les débats religieux ;
– les identités culturelles ;
– les communautés minoritaires ;
– et les dynamiques sociales européennes.
Un dossier toujours sensibleAujourd’hui encore, l’affaire continue d’alimenter les débats dans les milieux politiques, médiatiques et académiques. Même si les enquêtes journalistiques ont provoqué un choc important, plusieurs questions restent ouvertes :
– Quelle a été l’ampleur réelle des opérations ?
– Quels réseaux ont été impliqués ?- Des institutions européennes ont-elles été indirectement influencées ?
– Et surtout : comment protéger les citoyens européens contre des campagnes d’influence sophistiquées sans porter atteinte aux libertés fondamentales ?
Une chose apparaît néanmoins clairement :l’affaire « Abu Dhabi Secrets » restera comme l’un des dossiers les plus sensibles de ces dernières années concernant la relation entre géopolitique, désinformation et question musulmane en Europe.