16 octobre 2026

Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net et vice-président de l’Association Défense des Victimes d’Injustice en Europe

​Il est des discours officiels qui résonnent comme de cruelles provocations, des incantations creuses prononcées depuis les dorures des palais tandis que le pays se vide de sa substance. Oser proclamer sa « fierté d’être Marocain » sur toutes les tribunes, s’enivrer de slogans nationalistes et exalter la grandeur de la patrie, pendant que l’on assiste, le regard impassible et les mains désespérément vides, à l’exode tragique de sa propre jeunesse, relève d’une schizophrénie politique inouïe.

​Comment parler de fierté quand on accule des milliers d’enfants à la désespérance, les poussant à fuir ce qu’ils qualifient eux-mêmes de « prison verte » au péril de leur vie ? Leurs canots pneumatiques ne sont pas des embarcations de loisir, ce sont des radeaux de la dernière chance, des cris de révolte silencieux face à l’asphyxie sociale et à l’impasse d’un système qui les étouffe.

L’abandon absolu : vivants, morts, et reniés par le Commandeur des Croyants

Pis encore que d’les pousser à l’exil, c’est l’indifférence glaciale qui s’abat sur eux dans la tragédie. Non seulement on les laisse se noyer dans l’indifférence générale de la Méditerranée, mais une fois le drame consommé, le mépris institutionnel se poursuit par-delà la mort. Pas une démarche diplomatique digne de ce nom, pas un plan de rapatriement humanitaire d’envergure, pas même un mot de compassion officielle pour consoler les familles endeuillées.​Plus insupportable encore sur le plan spirituel : celui qui s’impose par la Constitution comme Amir al-Mouminine (Commandeur des Croyants) — et qui devrait par excellence incarner l’exemplarité de la foi, la justice et la protection des âmes — brille par son apathie. Ni lui ni ses relais religieux officiels n’ont ordonné ou accompli Salat al-Gha’ib (la prière de l’absent), ce rite sacré pourtant dû à ceux qui périssent loin de leur terre. Cette même prière que le pouvoir sait si prompt à dégainer pour des figures lointaines ou des calculs géopolitiques est refusée à ces enfants du peuple. Leurs dépouilles, abandonnées sous des numéros anonymes sur un rivage étranger, se voient ainsi privées de la piété de la nation. Quand le trône se détourne, il pousse l’abjection jusqu’à nier aux défunts le repos spirituel qu’il est censé garantir.

Deux poids, deux mesures : du « héros » commandité au paria oublié

Cette fausse piété étatique éclate au grand jour lorsqu’on observe les critères sélectifs du palais en matière de « martyrs ». Le pouvoir n’hésite pas à ériger en héros nationaux des soldats tombés dans des aventures militaires lointaines et condamnables — à l’instar de ce pilote abattu lors de l’intervention de la coalition au Yémen, engagée dans des opérations réprouvées par l’ONU au service d’agendas étrangers. Là, les honneurs fusent, la machinerie médiatique s’emballe et le sacrifice est instrumentalisé.​

Mais que de jeunes civils meurent noyés en quête de dignité, fuyant la misère et l’injustice d’un pays qui les étouffe, et c’est le silence radio. Les véritables enfants du peuple ne méritent ni larmes officielles ni prière pieuse. La patrie a des héros de parade pour ses guerres de salon, et des parias sans nom pour sa véritable jeunesse sacrifiée.

La décence d’ailleurs, le cynisme d’ici

La scène surréaliste du roi d’Espagne Felipe VI et de la reine Letizia s’inclinant avec recueillement au cimetière Sidi Embarek de Ceuta, devant les sépultures numérotées de ces jeunes naufragés, agit comme un miroir tendu aux dirigeants marocains. Un monarque étranger vient offrir le respect du deuil et une dignité posthume à des enfants de notre peuple, là où les pontes de Rabat détournent les yeux.​

Car si le roi du Maroc considérait véritablement que ces enfants sont les siens, que cette jeunesse suppliciée fait partie intégrante de la nation et que Ceuta fait partie son territoire , c’est lui qui aurait dû se tenir là-bas, sur ces tombes, pour prier et pleurer les siens. En laissant un souverain étranger assumer ce devoir d’humanité à sa place, le palais prononce sa propre faillite morale.​

Pendant que le trône se gargarise de discours identitaires, et que les pantins du gouvernement — à l’instar d’un ministre de la Justice, Abdellatif Wahbi, aussi prompt à pérorer qu’absent aux responsabilités — feignent de verser des larmes de crocodile sur le sort de cette jeunesse qu’ils ont pourtant méthodiquement jetée sur les routes de la mort, la vérité éclate au grand jour.​

Les jeunes qui reposent sous des numéros anonymes loin de chez eux sont les véritables martyrs d’une injustice systémique. Leurs tombes lointaines rappellent l’échec cuisant d’un régime qui sait célébrer ses frontières mais abandonne ses enfants, vivants ou morts. Jusqu’à quand ce pays continuera-t-il de dévorer sa jeunesse dans le silence calculé de ses élites ?

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