
Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net
Alors que le Maroc se présente sur la scène internationale comme un modèle de stabilité et de « modernité sécuritaire », un homme seul, ancien cadre de la DGED, suffit à plonger le régime dans une panique visible.

Mehdi Hijaouy n’est pas un simple fonctionnaire en disgrâce. Il est devenu le spectre qui hante Rabat. Un transfuge qui détient potentiellement les clés des opérations les plus sombres du renseignement marocain. Et face à lui, le Palais ne répond que par la traque, la diffamation et le silence assourdissant.
Pourquoi un tel affolement ?
Que sait exactement cet homme pour que l’appareil sécuritaire marocain mobilise diplomatie, Interpol et médias aux ordres ?
Un système de surveillance qui espionne tout le monde… sauf ses propres failles
Hijaouy n’est pas un mythomane sorti de nulle part. Ancien responsable au sein de la Direction générale des études et de la documentation, proche de cercles décisionnels liés à

Fouad Ali El-Himma, il a évolué au cœur du système. Pegasus ? Opérations clandestines contre la diaspora marocaine en Europe ? Écoutes illégales de journalistes, opposants, voire de dirigeants étrangers ? Réseaux de financement occultes mêlant services et milieux d’affaires ? Trafics en tout genre tolérés ou instrumentalisés ?
Un régime rongé de l’intérieur
Les questions se bousculent, et le régime refuse d’y répondre. Au lieu de cela, on criminalise le messager : escroquerie, émigration illégale, « affabulateur ». Classique. Quand un régime autoritaire ne peut plus nier les faits, il détruit la crédibilité de celui qui les révèle. On a vu le même scénario avec d’autres voix dissidentes : discrédit, poursuites transnationales, harcèlement des familles.
Le scandale Pegasus avait déjà levé un coin du voile. Le Maroc y apparaissait comme l’un des utilisateurs les plus agressifs au monde de ce logiciel espion israélien. Aujourd’hui, un insider semble prêt à apporter les preuves concrètes, les listes, les commanditaires. Et soudain, c’est l’affolement. Pourquoi ?
Un régime rongé de l’intérieur
Ce qui inquiète le plus le Palais, c’est probablement ce que Hijaouy sait des guerres intestines. Luttes féroces entre DGED et DGST, purges, clans rivaux autour du trône, rapports accablants remis en haut lieu… Le « Livre blanc » sur la sécurité de 2023,


les rivalités Mansouri-Hammouchi, les soupçons de corruption structurelle : tout cela sent le pourrissement d’un système qui repose sur la peur et le secret plutôt que sur la légitimité.
Un ancien officier supérieur qui s’enfuit avec des disques durs ou des archives chiffrées constitue une bombe à retardement. Pas étonnant que la machine se mette en branle : pressions diplomatiques sur l’Espagne et d’autres pays européens, mandats d’arrêt internationaux douteux, campagne de dénigrement dans les médias inféodés.
Pendant ce temps, les proches de Hijaouy paient le prix : arrestations, intimidations, pressions administratives. Méthode classique des régimes qui n’acceptent aucune dissidence, même venue de leurs propres rangs.
L’Europe complice ou aveugle ?
La question qui fâche reste posée : jusqu’où les pays européens sont-ils prêts à fermer les yeux ? Combien de temps accepteront-ils que le Maroc exporte sa répression sur leur sol ? Combien d’opposants, de journalistes ou d’anciens agents seront encore traqués via Interpol politique ou des pressions économiques ?
Si Hijaouy dit vrai, même partiellement, cela signifie qu’un État tiers a déployé un système massif de surveillance illégale touchant le sol européen. Et que ce même État pourchasse aujourd’hui ceux qui pourraient en témoigner. Le silence des chancelleries occidentales devient alors non plus de la prudence, mais de la complicité.
Le Palais a-t-il peur de son propre reflet ?
Le cas Hijaouy révèle surtout la fragilité d’un régime qui se veut fort mais qui tremble devant un seul homme. Un régime qui préfère traquer un transfuge plutôt que de répondre aux questions légitimes sur ses pratiques :Qui a réellement ordonné l’espionnage massif de citoyens marocains et étrangers ?
Quels accords secrets lient Rabat à Tel-Aviv ou à d’autres puissances dans le domaine du renseignement ?
Quelle part des budgets opaques des services sert à des opérations politiques intérieures plutôt qu’à la sécurité nationale ?
Jusqu’où le Makhzen est-il prêt à aller pour étouffer toute voix discordante, y compris venue de l’intérieur ?
Tant que ces questions resteront sans réponse, le doute persistera. Et ce doute est corrosif. Il ronge la crédibilité du Maroc sur la scène internationale, alimente les suspicions et renforce les rangs de ceux qui dénoncent un autoritarisme modernisé, high-tech et impitoyable.
Mehdi Hijaouy n’est peut-être que la partie émergée de l’iceberg. Derrière lui se cachent des dizaines d’autres agents qui observent, qui doutent et qui, un jour, pourraient eux aussi choisir la lumière plutôt que l’obéissance aveugle.
Le Palais peut continuer à nier, à pourchasser, à discréditer. Mais il ne pourra pas éternellement empêcher la vérité de filtrer. L’histoire des régimes autoritaires le montre : plus on étouffe, plus l’explosion finale est violente.Le monde regarde. Et il commence à se poser les bonnes questions. Il serait temps que le Maroc y réponde. Avant qu’il ne soit trop tard.