
Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net
Ann Willems, VRT Selon la « Photo de la Flandre », une grande enquête sociétale réalisée à la demande de la VRT, plus de la moitié des Flamands préfèrent ne pas avoir de mosquée dans leur voisinage. La crainte que « les Flamands soient remplacés par des migrants » reste également élevée. Par ailleurs, des termes comme « marché d’hiver » suscitent des divisions, surtout entre les jeunes et les générations plus âgées. Qu’est-ce que la « Photo de la Flandre » ?
La « Photo de la Flandre » est une enquête que la VRT mène depuis 2009. Elle vise à donner un aperçu des préoccupations des Flamands, avec un accent sur les questions de société.Il s’agit d’un sondage en ligne dont le travail de terrain a été confié au bureau d’études indépendant Profacts. L’échantillon, représentatif selon le sexe, l’âge, le niveau d’études etla province, comprend 2.261 Flamands âgés de 12 ans et plus.Les éditions précédentes avaient déjà montré que la diversité culturelle divise fortement les Flamands. Les générations plus âgées et les personnes moins diplômées se montrent souvent plus sceptiques à l’égard de la migration, de l’asile et de l’islam. Les jeunes grandissent dans une société plus diverse et y sont en moyenne davantage ouverts.Les nouveaux chiffres confirment que la diversité culturelle reste l’un des thèmes les plus polarisants. Les divergences sont particulièrement fortes lorsque la diversité devient proche et visible : dans le quartier, dans le langage ou dans les symboles.Les personnes ayant davantage de contacts avec des individus d’une autre origine sont en moyenne plus positives vis-à-vis de la diversité. Celles qui ont peu de contacts avec d’autres cultures ou communautés adoptent plus souvent un regard négatif.Crainte liée à la présence de l’islam60 % des Flamands déclarent être préoccupés par la présence de l’islam en Flandre. Les groupes des 45-64 ans (65 %) et des plus de 65 ans (67 %) affichent les scores les plus élevés, même si ces chiffres diminuent légèrement par rapport à 2023 et 2024. Chez les jeunes de 12 à 17 ans, ce chiffre est un peu plus bas (61 %), mais les chercheurs observent malgré tout une tendance à la hausse.Plus de la moitié des Flamands (56 %) sont également d’accord avec l’affirmation suivante
« J’ai peur que les Flamands soient progressivement remplacés par des migrants/des personnes venant de l’étranger. »Là aussi, les 45-64 ans (58 %) et les plus de 65 ans (59 %) enregistrent les pourcentages les plus élevés. Chez les jeunes de 12 à 17 ans, ce chiffre est également élevé : 58 %.Pas de mosquée dans le quartierSeul un quart des Flamands (23 %) se disent explicitement ouverts à la présence d’une mosquée dans leur quartier. 52 % y sont opposés.Les générations plus âgées réagissent particulièrement négativement à cette idée. Parmi les 45-64 ans, 58 % jugent qu’une mosquée dans leur quartier « n’est pas acceptable » ; chez les plus de 65 ans, ce chiffre monte à 60 %.Cela s’inscrit dans une réserve plus large vis-à-vis de l’islam. Mais même parmi ceux qui affirment ne pas avoir de problème avec les musulmans ou avec l’islam, on constate souvent une résistance lorsqu’il s’agit d’une mosquée dans leur environnement immédiat.Parmi ceux qui disent ne pas être inquiets de l’islam, 17 % ne souhaitent malgré tout pas de mosquée à proximité. Même parmi ceux qui disent ne pas craindre un « remplacement par les migrants », 22 % préfèrent ne pas voir apparaître une mosquée trop près de chez eux.La plus grande division concerne le langageLes questions les plus polarisantes de l’enquête concernent l’usage des mots et des expressions. Beaucoup de Flamands montrent une résistance lorsqu’il s’agit d’adapter certains termes ou dénominations.Pour mesurer cela, l’enquête utilisait un cas concret où l’on demandait l’avis des participants sur l’utilisation du « mot en n » dans un contexte donné :« Lors d’une fête, vous remarquez que votre tante décrit les personnes noires comme des “nègres”. »32 % des Flamands disent ne pas avoir de problème avec cela, tandis que 43 % estiment que ce n’est pas acceptable.Chez les adolescents de 12 à 17 ans, 34 % considèrent l’usage de ce mot comme acceptable. Ils se rapprochent ainsi des générations plus âgées : chez les 45-64 ans, 38 % jugent ce mot acceptable, et 37 % chez les plus de 65 ans.Chez les 18-24 ans, ce chiffre tombe à seulement 19 % : ils constituent donc le groupe le plus opposé à ce terme. 47 % des femmes estiment que ce mot ne peut pas être utilisé, contre 39 % des hommes.
« Un marché de Noël doit rester un marché de Noël »La discussion autour des appellations inclusives suscite également des résistances. La majorité des Flamands (57 %) estiment qu’un « marché de Noël » doit simplement rester un marché de Noël.Là encore, les générations plus âgées réagissent plus négativement aux tentatives de remplacer le terme par un nom neutre comme « marché d’hiver » : chez les 45-64 ans, 64 % désapprouvent ce changement de nom, et ce chiffre grimpe à 67 % chez les plus de 65 ans.Chez les générations plus jeunes, cette opposition est moins forte. Parmi les 18-24 ans, 41 % trouvent inacceptable de remplacer « marché de Noël », et chez les 25-44 ans, 45 %.« Le Flamand a du mal avec les changements »Selon le philosophe moral Patrick Loobuyck (Université d’Anvers/UGent), ces chiffres « relativement élevés » montrent que le Flamand moyen a du mal à faire face aux changements rapides de la société.« Ils sont préoccupés par des thèmes importants pour notre société : qui nous sommes, quel est l’avenir de la Flandre et quelle est la place de la population qui y vit aujourd’hui. »Les changements démographiques ainsi que les discours politiques jouent un rôle.« La population a effectivement beaucoup changé au cours des dernières décennies. Cette diversité ne se limite plus aux villes, elle est perceptible presque partout. Les gens le voient et le ressentent, et en observent aussi les conséquences dans l’enseignement et dans la société. »Il met toutefois en garde contre les discours simplistes provenant des milieux identitaires et d’extrême droite.
« Certains présentent cela comme s’il existait un plan, comme si les élites autorisaient délibérément une immigration de masse pour nous détruire. Cela accentue encore davantage l’insécurité déjà présente. »Il ajoute :« Si un touriste se promène ici dans 20 ans, il sera toujours évident que ceci estla Flandre. »
Le philosophe considère comme « assez naturel » que les gens réagissent de manière défensive face aux grands changements :« Une société multiculturelle n’est pas notre habitat naturel. L’être humain est fait pour vivre en petits groupes dans la steppe. Nous ne sommes pas naturellement des penseurs inclusifs, mais plutôt des penseurs du “nous contre eux”. Nous avons un réflexe de tortue : nous nous replions sur nous-mêmes lorsque nous sommes confrontés au changement. »
Selon lui, ces sentiments doivent être pris au sérieux sans être immédiatement qualifiés de racisme.« Le défi consiste à ne pas condamner immédiatement la peur ou l’incertitude, mais à aider les gens à apprendre à vivre avec la diversité. »
Le contact entre différents groupes reste essentiel pour réduire la méfiance :« Plus il y a de ségrégation, plus il y a de méfiance. Plus on permet aux gens de faire des choses ensemble sur un pied d’égalité, plus il y a de chances que les préjugés disparaissent. L’expression “ce qu’on ne connaît pas, on ne l’aime pas” reste vraie. »Il souligne enfin que les cultures changent continuellement :« La culture flamande d’aujourd’hui est déjà très différente de celle d’il y a 50 ou60 ans. Cela ne signifie pas pour autant que la culture flamande disparaît. »
Le terme controversé de « grand remplacement »Dans une version précédente de l’article, le mot « omvolking » (« grand remplacement ») avait été utilisé. Comme ce terme est particulièrement controversé et peut susciter de fortes réactions, il a finalement été retiré.Ce terme provient de la théorie du « grand remplacement », populaire dans certains milieux d’extrême droite et de droite radicale. Cette théorie affirme que la population occidentale d’origine serait progressivement remplacée par une population issue de cultures non occidentales, généralement associée aux musulmans.
Le mot est basé sur le terme allemand « Umvolkung », utilisé par les nazis pour désigner la politique visant à « regermaniser » les anciens territoires allemands après leur reconquête.