
Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net et vice-président de l’Association Défense des Victimes d’Injustice en Europe
Sources: Le Monde.fr
Le 24 août 2026, le groupe de hackeurs Jabaroot a jeté en pâture, sur Telegram, les noms, dates de naissance, numéros de carte d’identité, matricules, dates de recrutement et, pour certains, coordonnées bancaires d’environ 70 000 (ou 70 381) membres présumés des forces de sécurité et de renseignement marocaines. Principalement la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) et la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), les deux piliers de l’appareil répressif et de renseignement intérieur, tous deux dirigés par Abdellatif Hammouchi, le « superflic » du roi Mohammed VI.
Parmi les fiches :
des anonymes, mais aussi des directeurs régionaux, des chefs de départements (antiterrorisme, contre-espionnage, opérations, ressources humaines, budgets…) et Hammouchi lui-même, dont la date de naissance (7 octobre 1966) n’avait jamais été rendue publique. Quatre tableurs, consultés par Le Monde, qui dressent le portrait d’un appareil d’État désormais à nu.
C’est une catastrophe opérationnelle
. Une brèche d’une ampleur inédite pour les services marocains. Des agents en poste en Europe et au sein d’institutions stratégiques marocaines se retrouvent exposés. Qui protège désormais leurs familles ? Qui garantit leur sécurité face à d’éventuelles représailles, chantages ou opérations hostiles ? Comment un État qui se présente comme un partenaire fiable en matière de sécurité – y compris avec des pays africains et européens – peut-il laisser fuiter à ce point les identités de dizaines de milliers de ses propres agents ?
Jabaroot présente cette publication comme un « grand cadeau à l’Europe, et particulièrement à l’Espagne ». Le contexte ? La crise migratoire de Ceuta fin juillet 2026, avec l’entrée massive de dizaines de milliers de personnes. Le groupe affirme détenir les ordres de mission d’agents envoyés à Castillejos (Fnideq) avant et pendant les événements, et menace de publier la liste de ceux qui auraient « orchestré et coordonné » l’opération. Il y voit la preuve que la migration vers l’Europe, à commencer par l’Espagne, serait un « plan officiel marocain ».
Faut-il croire ces accusations ?
Les services européens analysent les données ; certains anciens agents marocains et des services espagnols reconnaissent partiellement leur authenticité, tout en notant qu’elles pourraient être datées. Mais le doute n’efface pas l’alarme : si même une fraction de ces listes est exacte, l’appareil de renseignement marocain est compromis à une échelle historique. Des opérations d’espionnage, d’écoutes ou d’influence en Europe, évoquées par les hackeurs, deviennent potentiellement traçables. La confiance entre partenaires sécuritaires vacille. Les coopérations africaines construites par Rabat sur sa réputation de fiabilité en prennent un coup sévère.
Qui se cache derrière Jabaroot ?
Le Monde évoque cinq anciens agents de la DGST exilés en Europe. D’autres sources européennes parlent d’un « loup solitaire », un ex-espion installé en Allemagne, parfaitement au fait des arcanes des services marocains. Le Maroc accuse l’Algérie, son rival régional. Le groupe se revendique parfois de « patriotes algériens ». Peu importe l’origine exacte : le résultat est là. Après le piratage de la Caisse nationale de sécurité sociale (données de près de deux millions de personnes), les listes d’employés des palais royaux et d’autres fuites ciblant des responsables, cette nouvelle salve montre une vulnérabilité structurelle et une incapacité à protéger les données les plus sensibles.
Où est la responsabilité de l’État marocain ?
Comment des bases aussi critiques ont-elles pu être exfiltrées, que ce soit par intrusion récente, vol interne ou accumulation progressive ? Pourquoi la date de naissance du patron de la sécurité elle-même n’était-elle pas mieux protégée ? Quels risques concrets pour les agents et leurs proches désormais identifiés ? Et que feront l’Espagne et l’Europe face à des accusations de coordination étatique de flux migratoires, si de nouveaux documents (ordres de mission) sont publiés ?
Cette affaire n’est pas un simple incident cyber. C’est un symptôme. Symptôme d’un appareil sécuritaire opaque, hyperconcentré, qui se croit invulnérable… jusqu’au jour où tout s’effondre en public. Symptôme de tensions géopolitiques (Maroc-Espagne, Maroc-Algérie) qui se jouent aussi dans le cyberespace. Symptôme d’une époque où les données personnelles des agents d’État deviennent des armes de guerre informationnelle.
Le silence officiel, les dénégations ou les accusations réciproques ne suffiront pas. La question n’est plus seulement « qui a fuité ? ». Elle est : comment un royaume qui mise tant sur son image de stabilité et de partenaire sécuritaire peut-il laisser exposer 70 000 de ses propres gardiens ? Et jusqu’où ira la cascade de révélations que Jabaroot promet encore ?
L’alarme est sonnée.
Elle est véhémente, parce que les faits le sont. Elle est dénonciatrice, parce que l’impréparation et l’opacité le méritent. Elle est questionneuse, parce que les réponses officielles manquent encore. Et elle est pertinente, parce que la sécurité de milliers de personnes, la crédibilité d’un État et les relations euro-méditerranéennes sont désormais en jeu.