11 août 2026

Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net et vice-président de l’Association Défense des Victimes d’Injustice en Europe

Le ministre de la Justice Abdellatif Ouahbi monte au créneau. Avec un air grave et des mots solennels, il réclame à l’Espagne le retour de « nos enfants », ces mineurs marocains restés à Ceuta après la vague massive de fin juillet. « Rendez-nous nos enfants, nous les accueillerons », déclare-t-il. Il accuse Madrid de tergiversations, d’obstacles procéduraux, de calculs électoraux. Il parle de dilemme moral et politique. Il insiste : le Maroc ne veut pas abandonner ses jeunes.

Mais de qui se moque-t-on ?

Ces mêmes mineurs – des adolescents, parfois des enfants de 12 ou 13 ans – n’ont pas traversé la mer par magie. Une vague de près de 60 000 à 70 000 personnes n’a pas surgi d’un simple hasard ou d’une rumeur spontanée. Un appareil sécuritaire aussi maillé que celui du Maroc ne devient pas soudainement aveugle sur des centaines de kilomètres sans consigne. Cette « Marche Noire » a été organisée, facilitée, instrumentalisée. Et Ouahbi, ministre de la Justice, fait partie de ce système. Du Makhzen. De ceux qui détiennent le pouvoir et les leviers.

Aujourd’hui, il demande le retour. Hier, ce même système a ouvert les vannes. Demain, quelle sera la prochaine vague ? Combien de jeunes faudra-t-il encore sacrifier pour quelques millimètres de gain diplomatique, pour faire pression sur Madrid, pour négocier un avantage quelconque ?

Et quel avenir promet-il à ces enfants ?

Écoutez bien ce qu’Ouahbi a lui-même déclaré, sans filtre, lorsqu’on lui a demandé si son fils avait réussi un examen :

« Oui, mon fils a réussi l’examen. Mon fils a deux licences au Canada. Son père est aisé, a payé pour lui et l’a fait étudier à l’étranger. »

Il le sait. Il l’a dit.
Ses propres enfants ont un père « aisé ». Ils partent au Canada, étudient, reviennent… et leurs postes sont déjà garantis. Le réseau, l’argent, les portes ouvertes.

Mais ces mineurs de Ceuta ?
Leurs pères sont pauvres. Aucun poste ne leur est garanti. Aucun avenir digne ne les attend dans un pays où le chômage des jeunes atteint des sommets, où la « hogra » est quotidienne, où l’espoir se noie avant même d’avoir atteint l’Europe. Les renvoyer, c’est les renvoyer à la même misère qui les a poussés à risquer la mort. C’est leur promettre… la prochaine vague.

Hypocrisie de première catégorie.

Un ministre qui fait partie du pouvoir qui a laissé (ou poussé) ces enfants vers la mer ose maintenant jouer le père protecteur. Un système qui transforme la détresse de sa jeunesse en monnaie d’échange diplomatique ose parler de « responsabilité morale ». Un homme qui affiche publiquement que ses enfants réussissent parce que « leur père est aisé » ose parler d’« intérêt supérieur de l’enfant » pour ceux qui n’ont rien.

Jusqu’à quand ce cynisme ?
Jusqu’à quand sacrifiera-t-on des vies d’enfants pour des calculs de pouvoir ?
Jusqu’à quand les discours officiels pourront-ils masquer cette réalité brutale : pour le Makhzen, ces mineurs ne sont pas des enfants à protéger, mais des pions ?

Ouahbi et ceux qui l’entourent savent très bien que la plupart de ces jeunes ne reviendront jamais « vivre » au Maroc au sens plein du terme. Ils reviendront survivre. Ou repartiront. Ou mourront la prochaine fois.

Le vrai scandale n’est pas seulement le blocage de Madrid.
Le vrai scandale, c’est ce pouvoir qui envoie ses enfants pauvres se noyer… puis demande qu’on les lui rende, le sourire aux lèvres, comme si de rien n’était… pendant que les fils de ministres accumulent les licences au Canada.

Assez d’hypocrisie.
Assez de vies brisées pour des millimètres de diplomatie.
Ces enfants méritent mieux qu’un ministre qui joue les protecteurs après avoir fermé les yeux sur leur sacrifice… et qui rappelle lui-même, sans rougir, que l’argent et le statut font toute la différence.

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