
Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net et vice-président de l’Association Défense des Victimes d’Injustice
Roi des Marocains… ou Roi du Maroc ? Quand le trône sacrifie sa jeunesse pour des calculs géopolitiques
L’écart est vertigineux. Pendant que des dizaines de milliers de jeunes Marocains – adolescents, parfois des enfants de dix ans – se jetaient à l’eau, grimpant les clôtures ou courant en tongs vers Ceuta, le Roi Mohammed VI célébrait à M’diq les vingt-sept ans de son règne. La nomenklatura s’inclinait. Gianni Infantino, président de la FIFA, vantait le futur Mondial 2030 « dans le plus beau pays du monde ». Quelques kilomètres plus loin, des corps flottaient. Au moins 72 morts côté espagnol (88 selon la morgue de Ceuta), peut-être près de 130 selon l’Association marocaine des droits humains, avec des dizaines de disparus. Le ministère de l’Intérieur marocain, lui, affiche un bilan pathétique de 11 victimes.
Comment un appareil sécuritaire réputé pour son maillage hermétique a-t-il pu devenir soudainement aveugle sur des centaines de kilomètres ? C’est la question fondamentale qui brûle les lèvres.
La logistique de l’impunité
Sur les axes menant à Tanger, Tétouan et Fnideq, les barrages de la Gendarmerie Royale et de la Sûreté Nationale sont le quotidien. Pourtant, des dizaines de milliers de personnes ont traversé le territoire en autobus, camions et trains sans rencontrer le moindre obstacle sérieux. Une telle fluidité logistique sur des axes stratégiques ne peut résulter que d’une consigne délibérée de neutralisation des contrôles. Des rumeurs sur les réseaux sociaux ont servi de déclencheur, mais une rumeur ne désactive pas un système aussi dense. On a drainé des masses de jeunes vulnérables vers la ligne de front avec le mirage d’un accès libre à l’Europe. Puis, une fois le signal diplomatique envoyé, l’interrupteur s’est refermé. Des milliers se sont retrouvés abandonnés entre la faim, la soif et le désespoir.
La guerre des chiffres et l’abandon
Le fossé entre la communication officielle et la réalité du terrain est une insulte aux morts et aux familles. Onze morts d’un côté, plus de soixante-dix de l’autre, jusqu’à près de cent trente selon les ONG. Minimiser les corps, c’est tuer une seconde fois les victimes. Une fois le message passé, les jeunes ont été livrés à eux-mêmes, puis renvoyés. On les a poussés vers la mer… puis abandonnés.
L’instrumentalisation cynique de la détresse
Cette « Marche Noire » pose une question éthique et politique fracassante : jusqu’où un État peut-il pousser le cynisme géopolitique ? En transformant la misère de sa propre jeunesse en monnaie d’échange et en levier de pression, le pouvoir expose aux yeux du monde la dévalorisation absolue de la vie humaine face aux impératifs du rapport de force.
Et si cette ouverture des vannes n’était pas seulement liée au Sahara ou à une visite de Pedro Sánchez en Algérie ? L’Espagne a reconnu l’État de Palestine, critiqué avec force les actions israéliennes à Gaza et refusé l’usage de ses bases de Rota et Morón ainsi que de son espace aérien aux avions américains et israéliens engagés dans les opérations contre l’Iran, qualifiant cette guerre d’« illégale » et d’« injuste ». Dans un contexte où le Maroc a normalisé ses relations avec Israël et cultive une relation stratégique avec Washington, la tentation d’utiliser la jeunesse marocaine comme levier de pression n’est pas absurde. Ceuta et Melilla ont déjà servi de monnaie d’échange. Pourquoi pas cette fois encore ?
Roi des Marocains… ou Roi du Maroc ?
Voici la question centrale. En Belgique, la Constitution proclame le souverain « Roi des Belges » : roi d’un peuple. Au Maroc, le titre est « Roi du Maroc » : roi d’un territoire, d’une institution. Quand on règne sur un pays plutôt que sur des citoyens, on peut traiter ces citoyens comme des pions. Des variables d’ajustement. De la chair à négociation.
Un vrai roi des Marocains protégerait d’abord ses enfants. Il n’ouvrirait pas les vannes pour envoyer un signal diplomatique, puis ne minimiserait pas les morts. Il n’investirait pas des milliards dans des stades pour le Mondial 2030 pendant que sa jeunesse se noie. Il ne célébrerait pas son règne pendant que des corps s’échouent à quelques kilomètres.
Un roi du Maroc, en revanche, peut se le permettre. Le territoire reste. Le trône reste. Les sujets, eux, sont remplaçables.
Assez de mensonges. Assez de cynisme. Assez de vies brisées pour des calculs de pouvoir. La jeunesse marocaine n’est pas une arme. Elle n’est pas une monnaie d’échange. Elle est le futur du pays… un futur que le Makhzen semble prêt à sacrifier sur l’autel de sa propre survie et de ses alliances.
La mer a déjà répondu. Les familles des disparus aussi. Et chaque jeune qui a risqué sa vie en croyant à un Eldorado temporaire le sait désormais dans sa chair.
Roi des Marocains ? Ou simplement Roi du Maroc, capable de sacrifier les Marocains quand cela arrange les calculs du trône ?
La question reste posée, brûlante, et sans réponse acceptable.