17 septembre 2026

Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net et vice-président de l’Association Défense des Victimes d’Injustice en Europe

I

Mehdi Hijaouy, ancien haut responsable de la DGED (Direction générale des études et de la documentation, l’équivalent marocain de la DGSE), numéro deux jusqu’en 2014 puis proche du cercle du pouvoir, s’est confié au Canard enchaîné depuis l’étranger où il se cache. Ses révélations, publiées le 8 septembre 2026, touchent directement le cœur du Makhzen : l’assaut massif de Ceuta fin juillet, l’affaire Pegasus et des opérations troubles. Elles ne sont pas anodines. Elles questionnent frontalement la responsabilité de deux piliers du régime – Abdellatif Hammouchi, patron de la police et de la DGST, et Fouad Ali El Himma, le « vice-roi », bras droit de Mohammed VI.

Comment 70 000, voire 80 000 jeunes Marocains ont-ils pu se diriger en masse vers la frontière de Ceuta, à quelques encablures de la résidence d’été du roi, sans que le « vice-roi » et le chef de toutes les polices n’en soient informés ? Hijaouy pose la question avec une ironie glaciale. Selon lui, cette manœuvre n’a rien d’un accident spontané. Elle aurait été orchestrée ou, à tout le moins, parfaitement anticipée et instrumentalisée pour déstabiliser l’Espagne. Plus de 140 morts par noyade : un bilan supérieur, affirme-t-il, à celui du terrorisme et de la criminalité sous tout le règne de Mohammed VI. Qui décide d’utiliser la jeunesse marocaine comme levier géopolitique ? Qui assume ce cynisme d’État ? Les autorités marocaines nient. Les images et les rapports de police espagnols, eux, montrent un laissez-passer massif côté marocain. La question reste posée, et elle est brûlante.

Pegasus n’est pas moins accablant. Hijaouy raconte que, en février 2017, des techniciens de l’entreprise israélienne NSO Group ont présenté le logiciel à Hammouchi à Rabat. Le chef de la sécurité a exigé qu’on l’infecte d’abord sur son propre téléphone… et en est ressorti « enchanté ». Depuis, usage massif. Parmi les cibles présumées :

le président français Emmanuel Macron, l’ancien Premier ministre Édouard Philippe,

le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez,

des journalistes français et d’autres personnalités. « Ils sont prêts à mettre sur écoute le diable lui-même s’ils le jugent nécessaire », ironise Hijaouy. Des enquêtes antérieures (Forbidden Stories, Amnesty) avaient déjà pointé le Maroc. Voici un témoin interne qui confirme et pointe du doigt les mêmes stratèges. Qui a autorisé ces infections ? Qui a extrait des gigaoctets de données d’un chef d’État européen ? Où sont les preuves ?

Et pourquoi Paris et Madrid ont-ils, après la colère initiale, renoué si vite les relations «stratégiques» ?

Hijaouy évoque aussi l’affaire du boxeur Zakaria Moumni, son enlèvement et les pratiques de détention. L’homme n’est pas un enfant de chœur : il a lui-même participé à certaines « barbouzeries ». Mais c’est précisément pour cela que son témoignage pèse. Un insider qui a côtoyé de près El Himma et Hammouchi, formé jadis avec les services israéliens, qui a occupé des postes sensibles, décide de parler depuis l’exil. Rabat le traque avec un mandat d’arrêt international (escroquerie, facilitation d’immigration illégale selon les autorités marocaines). Des médias proches du pouvoir le décrivent comme un mythomane, un escroc multi-récidiviste limogé pour fautes graves. Des voix pro-marocaines crient à la manipulation et au roman d’espionnage. Soit. Mais alors, pourquoi cette frénésie à le localiser, à harceler son entourage, à le disqualifier avec une telle énergie ? Si tout n’était que mensonge, pourquoi tant de nervosité autour d’un « simple arnaqueur » ?

Ces confessions ne tombent pas dans le vide.

Elles interviennent après des crises diplomatiques répétées, des fuites (Jabaroot et des listes d’agents), des tensions autour du Sahara, et une dépendance européenne croissante vis-à-vis de Rabat sur l’immigration et la sécurité. Jusqu’où va la tolérance de Paris et de Madrid face à un allié qui, selon ce témoignage, n’hésite pas à instrumentaliser des flux migratoires massifs et à espionner ses interlocuteurs au plus haut niveau ? Qui protège réellement les démocraties européennes quand le partenaire « stratégique » joue sur tous les tableaux ? Où s’arrête la realpolitik et où commence la complicité par silence ?

Hijaouy se cache. Il dit craindre pour sa sécurité. Le Canard l’a retrouvé. Ses déclarations sont partielles, intéressées, contestées. Elles n’en restent pas moins un signal d’alarme. Un ancien du cœur de la machine sécuritaire marocaine affirme que la frontière de Ceuta a été ouverte en connaissance de cause et que Pegasus a servi à surveiller des chefs d’État européens. Refuser d’examiner ces accusations sous prétexte que la source est sulfureuse serait une faute. Les interroger, les vérifier, exiger des comptes : c’est le minimum face à des alliés qui, si ces confessions se confirment, ont traité l’Europe avec un mépris souverain. Le royaume tremble-t-il vraiment ? Ou est-ce nous qui devrions commencer à nous inquiéter sérieusement de la nature réelle de ce partenariat ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *