
Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net et vice-président de l’Association Défense des Victimes d’Injustice en Europe
Le reel Facebook qui circule (plus d’un million de vues) remet brutalement sur la table une réalité trop longtemps étouffée : le frère d’Abdellatif Ouahbi, Hamid Ouahbi, pharmacien, homme d’affaires et député PAM, a été au cœur d’un scandale sanitaire majeur. Via Zenith Pharma, dont il était actionnaire de référence, a été commercialisé au Maroc le Pedovex, un médicament antiplaquettaire prescrit dans des pathologies graves (AVC, infarctus). Ce produit avait été interdit en Arabie saoudite dès fin 2017 pour inefficacité et risques, et son autorisation annulée en Tunisie peu après. Pourtant, il a continué à circuler au Maroc. L’enquête de l’époque a révélé des tentatives de retrait antidaté et un silence gênant face à une molécule potentiellement dangereuse pour des patients vulnérables.
Des médicaments interdits ailleurs, des lots problématiques, et un silence assourdissant. Est-ce cela, la « modernité » et l’« authenticité » dont se réclame le PAM ? Comment un ministre de la Justice peut-il parler d’État de droit et de protection du citoyen quand son propre frère a commercialisé un produit jugé dangereux par des autorités sanitaires étrangères ?
Mais le scandale familial n’est que la face visible d’un système plus large d’opportunisme et de silence sélectif.
Avant d’entrer au gouvernement, Abdellatif Ouahbi n’hésitait pas à pointer du doigt Aziz Akhannouch et les compagnies pétrolières (Afriquia en tête) sur les 17 milliards de dirhams de « profits excessifs » réalisés après la libéralisation des prix des carburants. Ces chiffres, issus d’un rapport de la commission parlementaire d’enquête de 2018, parlaient de marges jugées anormales et de prix maintenus artificiellement élevés. Ouahbi lui-même, en 2021, avait exigé publiquement le retour de ces 17 milliards à la caisse de l’État. Avec le temps et les bénéfices cumulés, certains critiques estiment aujourd’hui que le préjudice a gonflé jusqu’à des montants autour de 43 milliards. Qu’importe le chiffre exact : le principe reste le même. Celui qui dénonçait hier à visage découvert se tait aujourd’hui. Plus aucune demande d’enquête, plus aucune exigence de reddition de comptes, plus aucune pression sur le chef du gouvernement dont il est désormais le partenaire de coalition.
Le silence est assourdissant. Comment un ministre de la Justice, gardien théorique de l’État de droit, peut-il passer d’accusateur véhément à complice du mutisme dès que les intérêts politiques ont changé de camp ?
Cette volte-face s’inscrit dans une série de postures hors-sol qui bafouent les équilibres institutionnels et constitutionnels.
Ouahbi se permet de redéfinir à sa guise les contours des institutions. Des déclarations passées le montrent confondant allègrement les prérogatives de son ministère avec celles de l’Intérieur : sécurité, enquêtes, « connaître même la couleur des chaussettes » des fonctionnaires… Une vision personnelle, presque féodale, très loin de la séparation des pouvoirs. Le ministère de l’Intérieur a ses attributions claires. Celui de la Justice a les siennes. Quand un garde des Sceaux se prend pour un super-ministre omniscient, c’est l’architecture constitutionnelle elle-même qui est bafouée.
Face à la grâce royale, cet attribut constitutionnel et historique du Roi, Ouahbi aurait balayé d’un « هذك شغلُ » (« c’est son affaire »). Une formule d’une légèreté sidérante. La grâce n’est pas une affaire privée. C’est un acte régalien, un instrument de clémence et de réconciliation. La réduire à « le boulot du Roi » révèle un rapport désinvolte au pouvoir et aux institutions.
Et face à sa propre corporation ? Les avocats multiplient les grèves nationales, suspendent leurs activités et organisent des sit-in contre ses déclarations jugées offensantes et « diabolisantes ». Il pointe du doigt l’assistance judiciaire, parle de collusion, pousse une réforme de la profession que les barreaux considèrent comme une atteinte à leur indépendance. Un ministre issu du barreau en guerre ouverte contre lui.
Les questions qui brûlent
Jusqu’où ira cette accumulation de sorties hors-sol, de conflits d’intérêts familiaux et de silence opportuniste ?
Un ministre de la Justice peut-il continuer à parler de transparence quand le scandale Pedovex reste une tache indélébile et que les 17 milliards d’hier sont devenus un non-sujet ?
Comment prendre au sérieux un responsable qui confond les rôles institutionnels, réduit la grâce royale à une affaire privée, s’attaque à sa propre profession et se tait dès qu’il s’agit de son allié Akhannouch ?
Que reste-t-il de la crédibilité d’un garde des Sceaux quand la justice et la transparence ne s’appliquent que lorsque cela arrange ?
Le reel qui circule n’est pas une simple vidéo polémique. C’est un miroir. Et le reflet qu’il renvoie est alarmant : celui d’un homme politique qui semble considérer les institutions, la santé publique, les milliards publics et les équilibres constitutionnels comme des détails négociables selon les circonstances. Le Maroc mérite mieux qu’un ministre hors-sol, pris dans les filets de ses réseaux, de ses volte-face et de ses déclarations hasardeuses.