
Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net et vice-président de l’Association Défense des Victimes d’Injustice en Europe
La relation entre les services de renseignement israéliens (Mossad en particulier) et l’appareil sécuritaire marocain contrôlé par le Makhzen (le noyau dur du pouvoir royal, qui inclut la DGST – Direction générale de la surveillance du territoire – et d’autres structures proches du Palais) n’est ni récente ni accidentelle. Elle s’inscrit dans une logique de intérêts partagés qui a traversé plus de six décennies, passant d’une collaboration clandestine à une coordination plus structurée et partiellement assumée depuis les Accords d’Abraham de décembre 2020.
Les racines historiques : une alliance de circonstance devenue structurelle (années 1950-2010)
Dès la fin des années 1950 et surtout sous le règne de Hassan II, des contacts discrets se nouent. Le Mossad collabore avec les autorités marocaines pour faciliter l’émigration de dizaines de milliers de Juifs marocains vers Israël (opération Yachin, 1961-1964, environ 90 000 à 97 000 personnes). En retour, Israël fournit des renseignements, des armes et un savoir-faire sécuritaire.
Des épisodes marquants illustrent la profondeur de ces liens :
- En 1965, le Maroc autorise le Mossad à sonoriser les chambres et réunions des dirigeants arabes lors du sommet de la Ligue arabe à Casablanca. Ces informations auraient contribué à la préparation israélienne de la guerre des Six Jours de 1967.
- La même année, selon des enquêtes fondées sur des témoignages d’anciens responsables israéliens (notamment le journaliste Ronen Bergman), le Mossad aurait aidé les services marocains dans la localisation et l’enlèvement de l’opposant Mehdi Ben Barka à Paris (l’assassinat lui-même étant attribué aux Marocains).
- Dans les décennies suivantes, des échanges d’informations sur des menaces communes (Nasser, groupes radicaux, et plus tard Al-Qaïda) se poursuivent. Le Maroc aurait même tenté d’assister le Mossad dans une opération avortée contre Oussama ben Laden dans les années 1990.
Cette coopération restait strictement secrète, compatible avec la posture officielle du Maroc au sein du monde arabe. Elle reposait sur une convergence d’intérêts : stabilité du régime marocain face aux menaces internes et régionales, et pour Israël, un accès à un partenaire maghrébin dans le cadre de sa « stratégie périphérique ».
Recrutement de la gente féminine

Les chiffres officiels font état d’un pourcentage supérieur à 40 % de femmes parmi les agents du Mossad. Le service recrute des femmes au profil très strict : une grande beauté, des diplômes d’études supérieures, voire très poussées, ainsi que de fortes compétences en relations sociales et en psychologie appliquée. Il les recrute sur les cinq continents, qu’elles soient juives ou non. Si l’attrait d’un gain considérable, un mode de vie de très haut standing et la recherche d’adrénaline figurent parmi les principales motivations, s’y ajoute, pour les agentes juives, l’engagement idéologique au service du projet du Grand Israël.
Parmi elles, certains journaux ont présenté des femmes marocaines recrutées pour exécuter des missions périlleuses. D’après nos sources, certaines d’entre elles, une fois leur mission accomplie, ont disparu de la circulation, soit après une chirurgie plastique et l’attribution d’une nouvelle identité, soit en ayant été éliminées, certains parents étant toujours à la recherche de leur fille. Cette instrumentalisation rappelle les déclarations de l’ancienne ministre des Affaires étrangères Tzipi Livni, qui avait publiquement affirmé avoir eu des relations intimes avec plusieurs personnalités arabes dans le cadre de missions d’espionnage, déclarant que si c’était à refaire, elle le refairait sans hésiter pour son pays(d’après des sources journalistiques égyptiennes) .
La normalisation de 2020 et l’institutionnalisation
Les Accords d’Abraham (décembre 2020) transforment cette relation. Le Maroc rétablit des relations diplomatiques avec Israël en échange de la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara occidental. Dès novembre 2021, le ministre israélien de la Défense Benny Gantz signe à Rabat un mémorandum de compréhension en matière de défense – le premier de ce type entre Israël et un pays arabe. Ce texte formalise le partage de renseignements, les exercices conjoints, les acquisitions d’équipements et la coopération industrielle.
Abdellatif Hammouchi, patron de la DGST et figure centrale du Makhzen sécuritaire, rencontre des responsables israéliens. Des accords de cybersécurité sont signés. La coopération s’étend rapidement aux domaines militaire et technologique.
Les axes contemporains de la coopération (2021-2026)
Plusieurs domaines concrets se sont développés :
- Partage de renseignement et contre-terrorisme : Échanges sur les menaces jihadistes au Sahel, les réseaux salafistes et, plus largement, les risques asymétriques. Les deux parties partagent une vision d’intérêts communs face à l’Iran et à ses alliés.
- Cyber et surveillance : Le Maroc a utilisé le logiciel Pegasus de la société israélienne NSO Group (au moins de 2017 à fin 2021 selon des enquêtes de Forbidden Stories et des révélations de 2026). Des sources internes à la DGST ont décrit son déploiement contre des opposants, journalistes et cibles étrangères. Israël a ensuite resserré les contrôles d’exportation de ces technologies.
- Équipements et industrie de défense : Achats de drones (Heron, Hermes), systèmes de défense aérienne Barak MX (environ 500 millions de dollars), artillerie Atmos 2000, et un contrat d’environ 1 milliard de dollars pour des satellites de renseignement Ofek. Des usines de production de drones israéliens (BlueBird Aero Systems) se mettent en place au Maroc.
- Exercices et planification : Participation israélienne aux manœuvres African Lion organisées avec les États-Unis. En janvier 2026, les deux armées signent un plan de travail militaire conjoint pour l’année, formalisant davantage la coordination opérationnelle.
Même pendant la guerre à Gaza déclenchée en octobre 2023, la coopération sécuritaire s’est maintenue, voire renforcée dans les canaux discrets, malgré les manifestations pro-palestiniennes au Maroc et le freinage de certaines dimensions diplomatiques visibles (pas de pleine ambassade, visites officielles réduites).
Analyse de l’évolution
Cette relation a évolué d’une alliance purement clandestine et transactionnelle (renseignements contre stabilité et émigration) vers un partenariat plus large, intégrant technologie, industrie et coordination opérationnelle. Le Makhzen y trouve un renforcement de ses capacités de surveillance et de défense, particulièrement utile dans le contexte de la rivalité avec l’Algérie et de la question saharienne. Israël y gagne un partenaire arabe stable, un accès au Maghreb et à l’Afrique, et un allié sans ambiguïté contre le Hamas.
Les limites restent claires : la dimension publique reste contrainte par l’opinion marocaine et les équilibres régionaux. La coopération n’est pas un « partage total » des services ; elle est sélective, orientée par les priorités de chaque partie. Les révélations sur Pegasus ont aussi montré les risques de dépendance technologique et les tensions diplomatiques (notamment avec la France et l’Espagne).
En résumé, la coordination Mossad-Makhzen / DGST est l’un des piliers les plus durables et les plus discrets de la relation israélo-marocaine. Elle a survécu aux crises, s’est formalisée après 2020 et continue de s’approfondir en 2026, principalement dans les domaines sécuritaire, technologique et militaire. C’est une alliance d’intérêts d’État, ancrée dans l’histoire et adaptée aux réalités géopolitiques actuelles.