
Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net et vice-président de l’Association Défense des Victimes d’Injustice en Europe
Encore une fois, l’Union européenne a montré son vrai visage. Face à une crise migratoire d’une ampleur inédite à Ceuta – 72 000 personnes franchissant en quelques heures une frontière normalement verrouillée, des dizaines de morts par noyade, un chaos total – que fait Bruxelles ? Elle convoque Meta et TikTok. Elle exige plus de surveillance, plus de fact-checking, plus de « coopération » avec les vérificateurs de faits. Elle parle d’« intégrité de l’espace numérique ».
Pendant ce temps, le Maroc ? Silence radio. Aucune convocation de l’ambassadeur. Aucune exigence publique d’explications. Aucune pression diplomatique digne de ce nom. L’Espagne elle-même a demandé à ses partenaires de ne surtout pas critiquer Rabat. Ursula von der Leyen préfère même proposer de « renforcer le soutien » au Royaume. On traite le thermomètre pendant que le malade continue de saigner.
Comment est-il possible qu’une rumeur – « la frontière de Ceuta est ouverte » – se propage comme une traînée de poudre sur TikTok, WhatsApp et Instagram, et que des dizaines de milliers de personnes se jettent à l’eau en y croyant ? Comment des forces de sécurité marocaines, d’habitude ultra-vigilantes, ont-elles pu laisser passer un tel torrent humain sans réagir ? Plusieurs témoignages parlent de policiers qui orientaient, qui ne freinaient pas, qui regardaient. Et l’Europe répond… en menaçant les plateformes américaines et chinoises de davantage de contrôles.
C’est absurde. C’est lâche. C’est révélateur.
L’Europe a choisi son ennemi : le contenu viral. Pas le voisin qui instrumentalise les flux migratoires. Pas le partenaire « stratégique » qui sait parfaitement que la pression humaine est une arme diplomatique efficace. On a déjà vu ce film en 2021. On le revoit en 2026. Et à chaque fois, on préfère réguler les réseaux sociaux plutôt que d’assumer un rapport de force.
Cette obsession pour la « désinformation » n’est pas neutre. Elle sert de prétexte permanent à toujours plus de surveillance, toujours plus de censure anticipée, toujours plus de pouvoir confié aux plateformes… et aux technocrates de Bruxelles. Demain, sous prétexte de « crise », n’importe quelle information dérangeante pourra être étiquetée et ralentie. Aujourd’hui c’est une rumeur migratoire. Demain ce sera une critique de la politique européenne, un chiffre gênant, une opinion non autorisée.
Pendant ce temps, la frontière réelle – celle qui sépare l’Europe de l’Afrique – reste gérée selon le bon vouloir d’un État tiers. L’Europe paie, l’Europe négocie, l’Europe s’excuse presque d’exister. Et quand le chaos arrive, elle regarde TikTok.
Question simple, et pourtant jamais posée franchement à Bruxelles :
Pourquoi est-il plus facile de convoquer les PDG de Meta et TikTok que l’ambassadeur du Maroc ?
Pourquoi préfère-t-on museler les algorithmes plutôt que d’exiger des comptes à Rabat ?
Jusqu’où ira cette fuite en avant dans le contrôle numérique pendant que les frontières physiques restent poreuses selon le calcul politique du moment ?
L’Europe ne protège plus ses frontières. Elle protège sa narration. Et elle est prête à sacrifier un peu plus de liberté d’expression à chaque nouvelle crise, pourvu qu’on ne touche pas aux équilibres diplomatiques délicats avec ceux qui tiennent les clés de la rive sud.
Ce n’est plus de la naïveté. C’est une stratégie. Et elle est dangereuse.