18 septembre 2026

Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net et vice-président de l’Association Défense des Victimes d’Injustice en Europe

Imaginez. Demain, le marché halal s’effondre. Un abattoir sur deux ferme en France. Ce n’est pas un scénario catastrophe inventé par des alarmistes. C’est le diagnostic froid, documenté, d’une enquête de L’Usine Nouvelle au cœur d’une filière qui cultive le secret comme d’autres cultivent le silence. Le halal n’est plus une niche religieuse. Il est devenu le pilier économique d’une industrie de la viande française déjà fragilisée, décapitalisée, en restructuration permanente. Et derrière ce pilier, une opacité quasi totale, des certifications que « tout le monde peut délivrer », des contrôles variables du purement déclaratif au permanent, et une réalité que personne ne veut vraiment quantifier : une part substantielle des abattages se fait désormais selon le rite, sans que le consommateur non musulman ne le sache jamais.

Comment en est-on arrivé là ? Parce que l’État a choisi de rester à distance. Parce que les données publiques officielles sur les volumes d’abattage rituel datent… de 2014. Parce qu’il n’existe aucun label halal d’État, aucune norme unifiée, aucune obligation de traçabilité claire pour le consommateur final. Résultat : plus de la moitié des abattoirs de boucherie (hors porcs) disposent aujourd’hui d’une dérogation préfectorale pour égorgement sans étourdissement. Un abattoir sur deux. Dans certaines régions, c’est 100 %. Et une part non négligeable de cette viande « rituelle » se retrouve, via les fameux « déclassements », dans les circuits conventionnels. Steak haché, côtelettes, pièces diverses : le surcoût du rite est amorti sur l’ensemble de la carcasse. Vous mangez potentiellement du rituel sans le savoir, sans étiquette, sans choix.

Et la certification ? Là, le scandale devient presque comique s’il n’était pas grave. « Un certificat “halal”, tout le monde peut en délivrer un : l’activité n’est pas réglementée. Il est possible d’indiquer “certifié halal” en étant sur du pur déclaratif. » Ces mots ne sortent pas d’un pamphlet. Ils sont ceux d’Éric Fauchon, patron d’Isla Délice, leader de la charcuterie halal en France, l’un des rares industriels à avoir accepté de parler à visage découvert. Les trois Grandes mosquées (Paris, Lyon, Évry) détiennent le monopole de l’agrément des sacrificateurs. Mais pour la certification elle-même ? Aucun monopole. Une kyrielle d’organismes – AVS, Achahada, HQC, Altakwa, Halal Verif, et bien d’autres – coexistent avec des exigences allant de l’audit ponctuel au contrôle quotidien permanent. N’importe qui, y compris un industriel, peut s’improviser certificateur. Les autorités restent distantes, prétextant le croisement délicat entre religieux et réglementaire. La laïcité devient ici un alibi pour l’absence de règles.

Questionnez. Où est la transparence ? Pourquoi, en 2026, n’avons-nous toujours pas de statistiques officielles actualisées sur la part réelle de l’abattage sans étourdissement dans les volumes totaux ? Pourquoi la viande issue de ces dérogations peut-elle circuler librement dans le circuit classique sans mention ? Pourquoi un système aussi stratégique pour la survie de centaines d’outils industriels et de milliers d’emplois repose-t-il sur des pratiques aussi hétérogènes et non régulées ? Les industriels eux-mêmes le reconnaissent en privé : le halal permet de remplir les cadences, d’assurer des débouchés, de maintenir des sites à flot dans un contexte de baisse des cheptels et de surcapacités structurelles. Sans lui, la restructuration saignante déjà en cours s’accélérerait dramatiquement.

Ce n’est pas une attaque contre une communauté ou une pratique religieuse. C’est le constat d’un basculement économique et d’une opacité organisée. Une filière entière s’est rendue dépendante d’un marché dont les règles sont floues, les contrôles inégaux, et les volumes officiellement inconnus. Les coûts de certification existent, les cadences ralentissent, les importations (souvent plus compétitives) comblent les trous… et pourtant les prix restent contenus grâce aux déclassements et à l’absence d’information du consommateur. Qui décide vraiment de ce qui se retrouve dans votre assiette ? Les mosquées pour les agréments, des certificateurs privés pour les labels, les industriels pour les volumes, et l’État… pour regarder ailleurs.

Demain, si le marché tombe – par évolution démographique, par exigence accrue de traçabilité, par décision politique, par crise de confiance –, un abattoir sur deux pourrait bien fermer. Des territoires déjà fragilisés perdraient leurs derniers outils. Des éleveurs se retrouveraient sans débouchés. Et nous continuerions à découvrir, trop tard, que la « part substantielle » évoquée par les enquêtes était en réalité bien plus qu’une part. Jusqu’à quand accepterons-nous que l’une des industries alimentaires les plus sensibles de France repose sur un secret aussi bien gardé ? La question n’est plus idéologique. Elle est factuelle, économique, et urgente.

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