
Par Lhoucine BENLAIL vice-président de diplomaticnews.net et vice-président de l’Association Défense des Victimes d’Injustice en Europe
Younes Majidi, mineur italien d’origine marocaine, se noie presque dans une piscine à Charm el-Cheikh le 3 août. Arrêt cardiaque. État critique. Hospitalisé en Égypte. Que fait l’Italie ? Son ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani est en contact direct avec la région du Piémont. L’ambassade d’Italie au Caire et le consul honoraire à Charm el-Cheikh suivent le dossier depuis le jour de l’accident. Ils facilitent les échanges entre l’hôpital égyptien, l’hôpital Regina Margherita de Turin et la fondation chargée du rapatriement sanitaire. Ils aident même à couvrir une partie des frais médicaux de la famille. Les médecins italiens et égyptiens s’accordent sur le transport aérien. Le retour est imminent.
Un enfant d’origine marocaine. Pas purement italien de souche. Et pourtant, la diplomatie italienne se mobilise comme pour l’un des siens. Parce qu’il est l’un des siens. Nationalité italienne. Protection pleine et entière.
Maintenant, retournez la situation. Un Marocain – purement marocain, ou binational, ou d’origine marocaine – dans la même détresse à l’étranger. Que font les ambassades et consulats du Royaume ? Trop souvent : rien. Ou presque. Des familles qui implorent, qui crient, qui financent elles-mêmes des rapatriements de corps ou des soins d’urgence. Des MRE abandonnés à leur « triste sort », comme le dit si bien le commentaire sous l’article de Yabiladi : « Ce n’est certainement pas le Maroc qui va le rapatrier ni l’aider. »
Nlus connaissons la litanie. Corps de jeunes Marocains morts à l’étranger rapatriés après des collectes de fonds solidaires, parfois avec un coup de pouce tardif du consulat. Cas dramatiques où les familles doivent se débrouiller seules pendant des semaines. Silence radio des représentations diplomatiques quand il s’agit de citoyens ordinaires, sans réseau, sans relation, sans « wasta ». Pendant ce temps, d’autres pays – Italie, France, Belgique, Espagne – activent leurs réseaux consulaires pour leurs ressortissants, y compris ceux d’origine étrangère. Parce que la nationalité, chez eux, n’est pas un simple papier. C’est un contrat de protection.
Pourquoi cette différence abyssale ? Parce que l’Italie agit comme un État qui protège ses citoyens. Le Maroc, lui, continue de fonctionner selon une logique où le souverain est « roi du Maroc » bien plus que « roi des Marocains ». La nuance n’est pas sémantique. Elle est vitale. En Belgique, le roi des Belges incarne une monarchie constitutionnelle au service d’un peuple. Au Maroc, la centralité du pouvoir et la distance avec la diaspora ordinaire se ressentent dans les faits : les consulats peinent parfois à répondre, les procédures s’enlisent, l’aide d’urgence reste exceptionnelle plutôt que systématique.
Combien de Marocains en détresse à l’étranger ont attendu en vain un simple appel, une intervention, une facilitation administrative ? Combien de familles ont dû mendier sur les réseaux sociaux pour rapatrier un proche décédé ou gravement malade ? Combien de binationaux découvrent, le jour où le malheur frappe, que le passeport marocain ne déclenche pas la même solidarité diplomatique que le passeport italien, français ou canadien ?
L’Italie ne se contente pas de déclarations. Elle organise, finance partiellement, coordonne, presse. Le Maroc ? Trop souvent, il laisse ses enfants se débrouiller. Ou intervient quand la pression médiatique ou associative devient trop forte. Ce n’est pas de la protection consulaire. C’est de la gestion de crise à minima.
Alors oui, méfiez-vous. Méfiez-vous de ceux qui célèbrent la « protection des MRE » dans les discours officiels tout en laissant les citoyens ordinaires à l’abandon quand le drame frappe. Méfiez-vous de la différence entre un État qui considère chaque ressortissant – même d’origine immigrée – comme digne d’être sauvé, et un système où l’appartenance reste hiérarchisée, distante, conditionnelle.
Younes Majidi sera sans doute rapatrié grâce à l’Italie. Tant mieux pour lui. Mais posez-vous la question : si ce même enfant n’avait eu que le passeport marocain, serait-il encore en Égypte, abandonné aux aléas d’un hôpital local et à la bonne volonté de sa famille ? La réponse, malheureusement, ressemble trop souvent à un silence glacial.
Jusqu’à quand les Marocains à l’étranger devront-ils prier pour avoir la nationalité d’un autre pays afin d’être traités comme des citoyens à part entière ? Jusqu’à quand le « roi du Maroc » primera-t-il sur le protecteur effectif de tous les Marocains ?
L’Italie montre l’exemple. Le contraste est brutal. Et indigne.